Une motion, déposée par le libéral Christophe Aumeunier, demande au Conseil d’Etat de créer une zone d’activités à Colovrex, en bout de piste de l’aéroport, et d’y transférer la gare de la Praille (lire la «Tribune» du 8 janvier). Le père de ce big bang urbanistique à l’échelle genevoise est en fait Charles Pictet. L’architecte de 45 ans a peaufiné son idée depuis deux ans en l’exposant aux critiques de nombreux experts et associations. Interview.
Depuis quand votre idée est-elle en gestation?
Ce projet est indissociable du développement de la zone Praille-Acacias-Vernets (PAV). Il y a quatre ans, la Fédération des architectes suisses (FAS) décidait de lancer un concours d’idées sur le PAV «Genève 2020». A l’époque, ni la Ville ni l’Etat n’avaient mordu à l’hameçon.
L’examen des projets lauréats nous a fait prendre conscience que le rail pérennise la présence sur le site d’activités industrielles difficilement conciliables avec du logement. Or, les CFF n’ont aucune raison de déménager tant qu’une réelle solution de rechange ne leur est pas proposée. D’autant plus que le coût pour viabiliser les terrains occupés par le rail est extrêmement élevé.
Mais pourquoi proposer la zone de Colovrex?
En parallèle, j’ai été amené à me pencher sur un terrain à Genthod, où j’ai constaté que les nuisances sonores de l’aéroport empêchent toute construction de logements dans les environs. Seules des activités peuvent y être implantées.
Pour accueillir des activités, il faut des voies de communication.
Absolument. Ce projet est l’occasion, depuis l’aéroport, de prolonger la ligne CFF jusqu’aux environs de Bellevue et de fermer ainsi la boucle. Cela permet de desservir la nouvelle zone d’activités de Colovrex. Les trains de marchandises en provenance de la Suisse n’auraient ainsi plus besoin de passer par Cornavin et le centre-ville.
Idem pour certains Intercity, qui seraient dirigés directement vers l’aéroport, d’où un gain de temps pour les Romands qui prennent l’avion. On pourrait aussi créer une connexion ferroviaire avec Ferney et le raccorder au RER. Le CEVA deviendrait dès lors le Ferney-Eaux-Vives-Annemasse.
Cornavin tomberait alors un peu en désuétude, non?
Sa vocation changerait, certes. Elle servirait principalement aux pendulaires. Le gain d’espace au centre-ville serait par ailleurs non négligeable: a-t-on vraiment besoin de toutes ces voies d’aiguillage au cœur de la cité? Là encore, des mètres carrés de grande valeur seraient libérés pour construire du logement ou le fameux «Jardin des Nations».
Face à cet ambitieux projet, estimez-vous que le masterplan de la Praille conserve sa pertinence?
Plus que jamais, à ceci près que davantage de logements pourront y être construits grâce à l’espace libéré par le rail. Le concours de la FAS estimait le gain à 20?000 logements, contre 6000 aujourd’hui. Je pense surtout que le PAV ne peut être réalisé sans ce ballon d’oxygène. Des centaines d’entreprises bénéficient d’un droit de superficie et nous ne construirons rien sans leur proposer une alternative intéressante.
Votre proposition est-elle réaliste ou réalisable?
Bien sûr. D’une part, parce que nous créons de la valeur et de l’espace à Colovrex. D’autre part parce qu’on libère de la place au PAV, ce qui permettra de valoriser son terrain. Et surtout de densifier, en construisant la ville en ville. C’est cela la ville écologique. Ma proposition est donc des plus pragmatiques.
Celle-ci est aux mains du politique depuis que le libéral Christophe Aumeunier a déposé une motion en ce sens. Qu’est-ce que cela vous inspire?
Je salue le fait qu’il soutienne cette idée. Mais je ne veux pas qu’il soit son unique ambassadeur. Ma pire crainte est qu’elle soit prisonnière des logiques partisanes. Car elle répond à de multiples intérêts pour le canton. Depuis une année, j’ai été sollicité de toutes parts pour la présenter. Plusieurs conseillers d’Etat la connaissent. Le Conseil stratégique de la promotion économique s’en est saisi et le conseiller d’Etat Pierre-François Unger doit la présenter au gouvernement cette semaine.