Rappel des faits d’abord. Jeudi 19 novembre, à 23?h?20, quatre voitures de luxe quittent le parking de l’Hôtel de la Réserve roue dans la roue. Un automobiliste, travaillant à l’aéroport, descendant au même instant de l’autoroute, laisse passer devant lui ce convoi peu banal à plusieurs millions. Une Bugatti Veyron, une Mercedes McLaren, une Lamborghini Murcielago et une Porsche Cayenne Turbo se retrouvent au carrefour à l’entrée de Bellevue. Le feu est vert pour le premier véhicule, jaune pour les deux autres, rouge pour le dernier. Le témoin ne confond pas les couleurs. Sa déposition, faite plus tard à la police, semble crédible. Il ne pouvait savoir, en revanche, qu’au moins un des chauffards avait bu.
Les habitants de la commune ont eux aussi un bon œil et une bonne oreille. Sous leurs fenêtres, un bruit assourdissant de moteurs en train de se chauffer comme au départ d’un Grand Prix. Les tours vont monter d’un cran à la sortie du rond-point en direction de Versoix. Deux kilomètres tout droit et deux nouveaux témoins qui assistent à ce défilé de bolides. Ils ne se contentent pas de se suivre, mais se dépassent. Un jeu de phares arrière qui déboîtent à l’horizon: c’est ce que décrira, toujours à la police, un homme qui est là par hasard mais qui connaît très bien ce genre de machines hors catégorie. Notamment la Bugatti, qu’il voit au moment où elle franchit la double ligne blanche et va jusqu’à empiéter sur la piste cyclable de l’autre côté de la route, en bordure des voies de chemin de fer. Un dépassement à une vitesse que les enquêteurs auront de la peine à estimer.
Désincarcération délicate
La suite est racontée dans la Tribune de Genève de samedi. Sur ce même circuit improvisé roule un retraité qui rentre chez lui. Il se fait emboutir à l’arrière par la Lamborghini dont le conducteur a perdu le contrôle. Une série de tête-à-queue fatale à la Golf, projetée 50?mètres plus loin contre une barrière de jardin. Les pompiers mettront une heure à désincarcérer son occupant. «La suspicion de traumatismes graves, basée sur les indications des médecins, nous a contraints de découper le toit et une portière pour extraire la victime le mieux possible», précise le capitaine Michel Bernard.
L’autre blessé n’est déjà plus dans son habitacle quand arrivent les secours. Ses camarades se sont mis à trois pour soulever la portière papillon de la Lamborghini et le sortir. Avant de quitter les lieux, sans attendre l’arrivée de la police. Ils seront retrouvés dans la nuit, auditionnés dans les bureaux de la Brigade de sécurité routière (BSR) et remis en liberté. «A ce stade, ils ne sont pas formellement impliqués dans l’accident», explique le porte-parole Patrick Pulh. Tout au plus doivent-ils se tenir à disposition de la justice. Ils sont Russes, âgés entre 20 et 25?ans, de passage à Genève. Leur ami, blessé, acheminé à l’hôpital, est né en 1987 et réside dans le canton. Il conduisait avec un permis russe non reconnu en Suisse. Le test de l’éthylomètre a révélé un taux d’alcool de 1,1 pour mille. Lors de son audition, «il reconnaît clairement avoir voulu rattraper ses camarades», ajoute l’officier de presse.
Victime aux soins intensifs
Sa voiture, ainsi que la Golf, est dans les mains de la BSR pour les besoins d’une enquête qui promet d’être compliquée. Seul un juge d’instruction peut prononcer la mise sous séquestre des trois autres véhicules, tous de location. Amenés à la fourrière dans la nuit, ils ont été récupérés par des particuliers vendredi déjà. Raison pour laquelle on a vu la Bugatti et la Mercedes garées l’une derrière l’autre le même jour devant le Four Seasons Hôtel des Bergues. Une fourrière de luxe. Et une carte de visite, hier encore très photographiée, devenue aujourd’hui encombrante. Elles ont désormais disparu des quais.
Aux soins intensifs des HUG, un homme de 70?ans est peut-être en train de lutter contre la mort. Hier, dimanche, il n’avait toujours pas pu être entendu par les enquêteurs. Lesquels travaillent eux aussi sur l’hypothèse d’une course-poursuite, sans pouvoir la qualifier comme telle, même si les témoignages, recueillis sur place, sont accablants. Quatre bolides lancés à une vitesse folle sur un tronçon limité à 80?km/h. Quatre jeunes fous du volant en liberté.