Charles Beer dit être né au socialisme en 1974. Il a 13?ans, François Mitterrand brigue la présidence française. Un intérêt si précoce pour la politique étonne. «Ce n’était pas un intérêt. C’était une révélation!», s’anime-t-il. Une réaction rare chez cet homme «froid, toujours très distant, comme le décrit la députée Verte Catherine Baud. Il n’est pas jovial.»
Mentionner son adolescence lui donne vie. Il évoque un arrière-grand-père arménien, «figure de l’indépendance», un grand-père hongrois, «juif et laïque», et encore des origines allemandes, des ancêtres artistes, d’autres industriels. «Lier ces mondes, mes familles, m’a toujours paru important.
Je ne trouvais pas de réponse dans le religieux. La politique m’est apparue comme ce lien.» Ses copains ne s’en préoccupent guère. Il se tourne alors «vers les enseignants du Cycle, dont certains que je revois encore». A 17?ans, il adhère au PS. C’est le temps des tracts, des affichages sauvages, relaté avec fièvre.
L’Université ne lui convient pas. «J’ai tenu trois semaines en lettres, trois mois en sciences politiques. Je n’y trouvais pas mon compte. J’étais obsédé par l’idée d’être socialement engagé et utile.» Après quatre ans de petits boulots, il fait l’Institut d’études sociales puis dirige l’Association des commis de Genève, qu’il transformera en syndicat: Actions-Unia.
«Charles Beer était convaincu de la nécessité que les cols blancs se syndiquent», raconte Christiane Brunner, alors présidente de la FTMH. Sa personnalité colle bien avec le public qu’il défend. «Ce n’était pas le tribun, le syndicaliste classique. Sinon, il n’aurait pas eu de succès dans le tertiaire. C’était un jeune homme correct, bien de sa personne.» Il n’affectionne pas les «coups», négocie beaucoup et «se préoccupe des structures, pas pour elles-mêmes mais pour un objectif».
Un angoissé très habile qui sait écouter les autres
Ces traits de caractère demeurent. Le magistrat, que Catherine Baud perçoit comme quelqu’un de «très angoissé et qui bosse comme un malade», consulte jusqu’à avoir «la réunionnite aiguë. Mais il écoute vraiment.» La libérale Janine Hagmann confirme: «Il nous consacre beaucoup de temps et n’est pas directif comme Martine Brunschwig Graf, qui ne vous écoutait jamais.» «Contrairement à elle, il traite les associations de parents comme des partenaires», illustre Catherine Baud. «Le risque, c’est d’aboutir à des solutions diluées, de perdre du temps, note Marc Fischer, qui préside l’ARLE. Mais les enseignants tolèrent très mal les choses parachutées. Donc la méthode n’est pas mauvaise.» Il qualifie ainsi Charles Beer de «très habile».
Là où certains voient une qualité, d’autres (ou les mêmes) devinent un défaut. «Son discours peut manquer de clarté. Il essaie parfois de ménager la chèvre et le chou», observe Janine Hagmann. «Il est assez vite convaincu, mais fait quand même autre chose en fonction de «la réalité», dit Olivier Baud, le chef du syndicat du primaire, qui le juge opportuniste. «La peur de l’échec le tenaille. Lorsqu’il en essuie un, il ne revient pas sur le sujet. En 2001, il défendait l’hétérogénéité. Le peuple l’a refusée, il ne faut plus lui en parler.» Démocrate, il a en tout cas appliqué à la lettre le retour des notes plébiscité par les Genevois.
Charles Beer admet que cette déroute a changé sa manière de travailler. «J’ai voulu tirer les leçons de cet échec, pour rétablir la paix scolaire, condition sine qua non de la qualité de l’éducation. Mais ma conviction est intacte: l’école doit promouvoir l’égalité des chances. Seulement, depuis ce scrutin, je procède différemment. Ma priorité absolue, ce sont mes liens avec le parlement, avec les associations. J’ai réalisé que si je m’exposais trop à titre personnel, je ne parviendrais pas à mener à bien mes projets.»
«J’ai obtenu la paix scolaire, je veux des résultats»
Charles Beer souhaite que l’Etat s’implique dans la petite enfance et la culture.
Notes au primaire, sections au Cycle, loi sur l’Université, directeurs d’établissements, Réseau d’éducation prioritaire… Le gros des réformes de l’éducation est derrière vous. Pourquoi tenez-vous à rester au Département de l’instruction publique?
Je ne crois pas à la politique à la française, qui veut que l’on change la réalité uniquement avec des lois. Une fois les lois votées, il faut les mettre en route, accompagner les grandes réformes. Nous sommes au milieu du gué. J’ai lancé de grands projets, obtenu la paix scolaire, je souhaite maintenant avoir des résultats concrets.
Prévoyez-vous d’ouvrir de nouveaux chantiers?
L’Etat doit s’investir davantage dans la petite enfance. Un projet fédérateur doit être formulé. Quant à la culture, il y a deux ans, quand tout le monde pensait que l’Etat devait se désengager, j’étais bien seul à défendre le contraire. La tendance s’est inversée. Tous les partis admettent que l’Etat doit s’investir. Reste à savoir comment. C’est pour cela que j’ai créé une commission externe chargée de faire des propositions pour la nouvelle loi.
Vous avez bien une idée du comment...
Je suis particulièrement opposé au fait du prince. Je crois aux vertus de la consultation. Il est bien trop tôt pour dire mes idées. Je pense néanmoins que l’Etat doit être présent dans les grandes institutions culturelles. Mais cette vision n’est pas suffisante. Il faut élaborer un projet artistique et culturel global, puisque l’Etat forme les artistes.
En 2007, vous disiez: «On ne va pas pouvoir continuer comme cela. Il va falloir investir dans l’éducation.» Aucun investissement n’a encore été fait. Maintenez-vous cette déclaration?
La réforme du Cycle, agendée pour 2011, bénéficiera d’une injection de 30 millions inscrits au plan financier quadriennal. Et 10 millions y sont aussi inscrits pour financer l’extension de l’horaire au primaire. Pour capter des moyens supplémentaires, il faudrait une très forte augmentation de la demande – c’est ce qui s’est passé au postobligatoire, où 60 postes ont été créés cette année.
Avant 2006 et le vote sur les notes, vous disiez que l’école genevoise était de qualité. Aujourd’hui, vous parlez d’augmenter les exigences.
N’est-ce pas contradictoire?
C’est une question de discours. Mon engagement à monter les exigences est antérieur à 2006. La question du niveau a toujours été évidente: il faut sans cesse l’adapter. Mais peut-être ai-je été trop défensif pour justifier une école que je n’avais pas réformée moi-même. Le terme d’exigence est le plus adapté pour dire que tout élève doit avoir le maximum de chances de s’ouvrir le maximum de portes. Mon engagement, offrir une qualification à 95% des jeunes, demande que l’on soit exigeant. Il faut, toujours, pousser chaque jeune le plus loin possible.
Avec le retour des notes et des sections, Olivier Baud, le patron du syndicat des instituteurs, juge que vous avez mené une politique plus à droite que celle de la libérale Martine Brunschwig Graf.
On confond l’objectif et les moyens. L’objectif, c’est un accès pour chaque jeune à la formation et ramener dans le système ceux qui en ont été exclus. Les notes, ce n’est que la manière dont on évalue. Ce n’est pas en brisant le thermomètre que l’on donne plus de chances de guérir à ceux qui ont la fièvre. Le Réseau d’enseignement prioritaire représente un vrai moyen d’arriver à l’égalité des chances.
Pourquoi défendre la présence gouvernementale du PS malgré un parlement très à droite?
Je défendrais même sa participation dans un gouvernement où la gauche serait minoritaire. Le Conseil d’Etat est élu par le peuple.
La Constitution recherche l’équilibre des représentations par l’élection publique. Les socialistes n’ont pas le droit de tourner le dos à ces engagements historiques qui découlent de la Constitution et de ses propres combats.
(jfa)