"A la Jonxion - Un campus pour les sciences et les arts". Le projet, remis le 12 février dernier par Charles Kleiber au Conseil d’Etat, est prometteur!Sur 150 pages, il détaille la création, entre Rhône et Arve, d’un centre international de neurosciences capable d’héberger le projet Blue Brain de l’EPFL, les recherches de l’Université de Genève dans le domaine ainsi qu’une école d’arts réunis. Mais depuis que l’étude a atterri entre les mains du Conseil d’Etat, le projet stagne. Les délais annoncés pour l’année 2010 – la publication de l’ouvrage et le lancement des concours d’architectes, par exemple – n’ont pas été tenus. Depuis huit mois, ni le Grand Conseil ni les associations concernées n’ont encore été informés de l’aboutissement du «projet Kleiber».
Etude du cerveau ou des arts
Pourquoi ces retards? La réponse réside dans les discours contradictoires de deux conseillers d’Etat de la délégation travaillant sur le futur du site: le socialiste Charles Beer et le libéral Mark Muller. Sur la forme – l’idée d’un «campus pour les sciences et les arts» – les deux conseillers d’Etat s’accordent. Sur le contenu, beaucoup moins. A l’automne 2008, le Conseil d’Etat mandate Charles Kleiber, ancien secrétaire d’Etat à l’Education et la Recherche. Quelques jours plus tard, dans une interview publiée dans <i>Le Temps,</i> les deux ministres expriment leurs volontés pour la pointe de la Jonction. Déjà, elles divergent. Le chef du Département de l’instruction publique évoque la création d’un «pôle des arts visuels» alors que son confrère du Département des constructions et des technologies de l’information annonce la venue à Genève d’un «CERN du XXIe siècle» sur l’étude du cerveau, en collaboration avec l’EPFL. Si Mark Muller paraît alors plus ambitieux et plus confiant que son collègue, c’est qu’il espère réussir à attirer à Genève Blue Brain, un important projet de modélisation informatique du cerveau, étudié par l’EPFL. Aujourd’hui encore, les deux ministres sont divisés sur l’avenir de la Jonction. Mark Muller trouve prématuré de recevoir la Tribune de Genève et ne souhaite pas donner à notre journal le droit de contacter Charles Kleiber. «La priorité est la réalisation du projet Blue Brain dans la région lémanique», explique-t-il. Ensuite, «si l’EPFL choisissait le site de la Jonction, il s’intégrerait ainsi au centre de recherche sur le cerveau que le Conseil d’Etat veut y réaliser en synergie avec l’enseignement des arts». Pour sa part, Charles Beer reçoit la Tribune et lui remet toutes les informations et les autorisations nécessaires. Ses priorités pour le «projet Kleiber» divergent de celles de son collègue. Pour le chef du DIP, la Jonction doit accueillir un «pôle des émotions faisant le lien entre les neurosciences, qui étudient les émotions, et la création artistique, qui provoque des émotions». Et qui serait «idéalement indépendant des fonds européens convoités par Blue Brain».
Conjuguer l’inconjugable?
Force est de constater que ni l’idée d’un lieu conjuguant sciences et arts ni les deux ans écoulés n’ont permis aux ministres de se mettre vraiment d’accord. «Depuis le début, il a été dit que si on cherchait à mettre tout le monde d’accord, le bateau allait couler», explique Charles Kleiber. Pourtant, c’est bien ce qu’a cherché à faire son projet. En plus des visions des conseillers d’Etat, il inclut le projet Blue Brain, l’étude des neurosciences de l’Université de Genève et les avis des associations d’artistes et de citoyens.
Fondation pas concernée
Une combinaison qui serait bel et bien en train de couler le projet. En effet, l’étude des arts attirerait bien moins les investisseurs que l’idée d’un centre international sur le cerveau. A titre d’exemple, la Fondation Wilsdorf, qui avait dégagé un crédit d’étude très substantiel sur le projet, l’a retiré il y a quelques mois pour créer une nouvelle fondation: Mithra. Son président, Pierre Mottu, regrette que Blue Brain, ce «superprojet», ne puisse pas se faire à Genève et confirme qu’«aujourd’hui, la Fondation Wilsdorf n’est plus du tout concernée par le projet Charles Kleiber».