Le secret bancaire est-il mort?
Non. Mais nous devons expliquer de manière proactive à l’étranger combien il est important, pour une démocratie, de respecter la sphère privée des citoyens.
L’attaque massive contre la Suisse vous surprend-elle?
Malheureusement non. Mais j’ai l’habitude de prêcher dans le désert. Je le disais déjà au DFAE (Département des affaires étrangères): il est nécessaire de se préparer à de nouvelles attaques contre la place financière suisse. Et l’an dernier, je n’étais pas le seul à annoncer l’orage actuel. Cette crise était prévisible.
Pourtant, le Conseil fédéral avait l’air surpris il y a une semaine…
Cela soulève une question: le système gouvernemental suisse est-il fait pour affronter des crises? Le problème, c’est qu’il n’y a pas de leadership au gouvernement. On n’aime pas ça ici. Et avec sept conseillers fédéraux qui ont les mêmes compétences, face à un dossier sensible, on a plutôt tendance à se regarder et à se passer la patate chaude. Pourtant, en cas d’incendie, le chef des pompiers vient, définit la stratégie, donne des ordres. C’est d’autant plus regrettable qu’il en va de l’intérêt national.
Le président Hans-Rudolf Merz manque-t-il de leadership?
Je ne veux pas critiquer le président de la Confédération.
Vous parlez d’intérêt national. Les critiques des partis et des médias contre le gouvernement ne vont-elles pas contre cet intérêt supérieur?
Au contraire, elles sont bénéfiques. Il faut réveiller le Conseil fédéral! Et lui rappeler que c’est la crise. Les politiciens et les médias ne font que leur travail.
Mais la Suisse n’est pas habituée à subir de telles pressions?
C’est inexact. Nous en avons subies lors de la crise des fonds en déshérence. Et nous aurions pu en tirer des leçons. Avec pour objectif la détection précoce des menaces. Mais rien n’a été fait ces dix dernières années pour faire passer notre message aux Etats-Unis, en France ou en Allemagne et pour se faire des alliés et un réseau de soutien. Nous avons été absents dans les médias ou auprès des décideurs. Il faut écrire des articles dans la presse qui compte, participer à des émissions de télévision… En résumé: occuper les terrains médiatique et politique.
Que faire pour limiter les dégâts?
Il faut créer une task force. Ce type d’état-major de crise est un instrument taillé sur mesure pour gérer un problème grave, qui concerne plusieurs départements fédéraux et l’économie. Ce dispositif a fait ses preuves lors de la crise des fonds en déshérence et ne coûterait que quelques millions de francs.
Qui dirigerait cette task force?
Le Conseil fédéral. Cet état-major de crise, composé de spécialistes et de personnes expérimentées, devrait être placé directement sous le Conseil fédéral et exécuter sa stratégie. A court terme, il est essentiel de rencontrer les principaux chefs d’Etat: Barack Obama, Angela Merkel, Gordon Brown, Nicolas Sarkozy.
Est-ce bien réaliste quand on voit que le président Nicolas Sarkozy, notre voisin, nous snobe?
La diplomatie suisse doit montrer qu’elle a des réseaux, et c’est le travail des ambassadeurs de les développer. Nous devons mettre nos atouts sur la table. Par exemple, aux Etats-Unis, des entreprises suisses investissent et ont créé des milliers d’emplois. UBS y est une banque importante, que les Américains n’ont pas intérêt à déstabiliser. Mais cela, personne ne le sait là-bas. C’est à nous de l’expliquer, comme un petit frère qui rappelle ses qualités.
Pourquoi mettre en place une stratégie de défense nationale si une seule banque a fauté?
C’est vrai qu’UBS est à l’origine de ces tensions. La première mesure devrait être de sanctionner sévèrement les managers responsables qui ont soutenu la fraude fiscale. Et UBS doit s’excuser formellement et publiquement. Ça aura le mérite de calmer les esprits. Le fait d’admettre ses erreurs est très apprécié aux Etats-Unis.
A Berne, une task force se profile à l’horizon
Le président de la Confédération , Hans-Rudolf Merz, devrait rendre public aujourd’hui son plan de «sortie de crise». Selon des sources bien informées, le ministre des Finances s’est entretenu avec une poignée d’élus influents. Certains susurrent la mise en place d’un aréopage de parlementaires spécialistes des questions économiques et juridiques, issus de tous les partis.
Ajouté à l’annonce, hier après-midi, du voyage d’Eveline Widmer-Schlumpf aux Etats-Unis, cela pourrait bien signifier le réveil du gouvernement. Celui que tous les partis réclament…
En effet, lundi 2 mars à Washington, Eveline Widmer-Schlumpf rencontrera le ministre américain de la Justice, Eric Holder. S’il sera surtout question de coopération dans les enquêtes visant Al-Qaida et de la résolution du problème de Guantánamo, les deux ministres de la Justice «s’entretiendront aussi des questions concernant UBS». Au département d’Eveline Widmer-Schlumpf, on assure que le voyage était prévu de longue date, sans commenter davantage. Reste que, en attendant la reprise en main par le Conseil fédéral, le brainstorming général se poursuit autour du secret bancaire… Mais que proposent les partis?
En cinq mesures, le PS a présenté hier à Berne sa position sous forme d’une feuille de route destinée à la task force que le Conseil fédéral, selon le PS, doit mettre sur pied au plus vite. En résumé, la distinction entre soustraction et fraude fiscale doit disparaître. La place financière suisse doit se transformer et développer de nouvelles compétences sur le long terme avec la morale et l’éthique comme fondements, selon le président du PS, Christian Levrat.
L’UDC, elle, n’a que faire d’une task force. Un débat urgent suffira à affermir la position suisse. «Le secret bancaire doit être sauvé, plus que jamais. C’est un avantage compétitif pour notre place financière. Un bras d’honneur aux Etats-Unis devrait leur faire comprendre que nous ne céderons rien», illustre le conseiller national Yves Nidegger. Pour le reste, l’inscription du secret bancaire dans la Constitution – par initiative populaire – permettra de donner un cap précis au gouvernement. «Car les instruments en place – comme l’accord sur la fiscalité de l’épargne – fonctionnent, mais ce qui a manqué au Conseil fédéral, c’est une vision politique, de l’anticipation et un peu de testostérone.»
«La task force, c’est notre proposition», affirme Christophe Darbellay. Le président du PDC demande donc que le Conseil fédéral fixe à ce groupe de travail une stratégie pour sauver le secret bancaire – «il n’est pas négociable» –, qu’il mette en place une réponse diplomatique adéquate et qu’une infrastructure ad hoc soit créée qui puisse répondre dans les meilleurs délais aux demandes d’entraide fiscale d’autres pays.
«Assurer la longévité du secret bancaire» est le travail avant tout du Conseil fédéral, selon la radicale Isabelle Moret, qui voit la task force comme un appui éventuel à son action… Qui devrait être perçue rapidement, selon la vice-présidente du PRD. La stratégie se résume en une offensive diplomatique internationale massive, un renforcement de la Finma, la mise en place de procédures rapides de traitements des demandes de l’étranger et l’élargissement des accords déjà existants. Xavier Alonso, Berne