AMéNAGEMENT

«Pour bien faire, il faudrait raser le parking de l’Etoile»

Par PROPOS RECUEILLIS PAR CHRISTIAN BERNET le 17.01.2009 à 00:00

Carl Fingerhuth a été nommé expert pour le projet de la Praille. Regard sans concession sur les travers et les chances du projet.

Il est Zurichois d’origine, il a travaillé à Bâle comme architecte cantonal, connaît Genève comme sa poche et passe 80% de son temps de travail à l’étranger. Carl Fingerhuth est un fin connaisseur des villes et de la manière dont elles se transforment. Depuis cet automne, il fait partie des trois experts qui ont été nommés pour accompagner le projet de développement du secteur Praille-Acacias-Vernets (PAV).

Interview

Concrètement, quel est votre rôle pour le PAV?

Nous sommes trois experts: le Hollandais Jo Coenen, le Français Jean-Pierre Pranlas-Descours et moi. Nous assistons la direction technique dans le processus de mise en œuvre du projet. Je ne fais pas de plans, je les assiste notamment sur les questions de méthode et de la communication. J’y passe deux jours par mois. Le mandat est prévu pour deux ans.

Que pensez-vous du développement de la Praille?

Il n’y a jamais eu une telle opportunité en Suisse. Notamment parce que les terrains appartiennent «soi-disant» au public. Pour l’heure, l’accent a surtout été mis sur la transformation économique. Cela ne suffit pas pour en faire un quartier sympa, urbain. Il y a un déficit sur le plan de la qualité sociale et culturelle.

On cherche surtout la plus-value économique en oubliant la plus-value qu’on pourrait rechercher sur l’identité du quartier, son ambiance, ce que cela peut apporter aux habitants. Si on veut un quartier vivant, il faut évidemment y mettre des habitants. Il y a de gros efforts à faire pour intégrer le plus de logements possible.

Comment se déroule le projet à vos yeux?

Il est important de susciter de l’enthousiasme, et pour cela, il faut instaurer la confiance. A Bâle, pour nos grands projets, un tiers de nos efforts ont été investis pour dialoguer avec la population car il fallait gagner plusieurs votations. Ici, ce travail n’a pas été fait. Tout un processus de concertation aurait dû être mené avant de parler de merveilles. Que veulent faire les principaux propriétaires du lieu? Quelles sont les contraintes, les potentiels?

On constate aujourd’hui que ceux qui veulent construire des tours ne souhaitent pas les faire exactement où le Masterplan les prévoit. Pour obtenir la confiance, il faut aussi communiquer. Un centre d’informations va d’ailleurs bientôt ouvrir. Ensuite, ne pas oublier que la ville dépend de la qualité de ses espaces publics. Nous devons être attentifs à cet aspect. Tout ce travail commence maintenant.

L’aspect le plus visible du projet, ce sont les tours au carrefour de l’Etoile. Qu’en pensez-vous?

Plusieurs bureaux d’architectes vont participer à des ateliers pour revoir ce secteur, en collaboration avec les propriétaires. Des tours de 170 mètres, pourquoi pas? Mais il est surtout important de bien étudier les rez-de-chaussée. Il faut aussi intégrer à la réflexion le projet Sovalp et les Ports-Francs; ils ne peuvent pas rester de côté. Pour bien faire, il faudrait aussi raser le parking de l’Etoile, qui se trouve au beau milieu du secteur. Quant à la route des Jeunes, nous essayons d’en faire une rue urbaine, en tout cas sur son tronçon Nord.

Le masterplan est-il adéquat?

Le masterplan est une vision. C’est nécessaire d’en avoir une. Mais je me rends compte que le PAV se compose de quartiers très différents. Les Acacias, l’Etoile ou Grosselin représentent des situations très diverses. Je pense qu’il faut absolument mener des réalisations exemplaires le plus rapidement possible. C’est la meilleure manière pour montrer qu’on peut faire un quartier de qualité. A Grosselin, des études intéressantes ont déjà été menées.

Aujourd’hui, il n’y a pas assez de projets. C’est un problème pour le Grand Conseil qui doit discuter d’un déclassement sans avoir une idée de ce qu’on va y faire. Faire des projets prend évidemment du temps. Mais l’urbanisme, c’est comme le café: l’instantané n’est pas la meilleure des recettes.

Vous avez l’air de dire que Genève s’y prend mal.

Vous savez, 80% de mes mandats viennent de l’étranger, d’Autriche, d’Italie, d’Allemagne. Car la Suisse n’a pas de culture urbaine, même si cela change depuis dix ans. Jusqu’alors, la ville a toujours été considérée comme dangereuse, comme le lieu des nuisances, de la prostitution, de la drogue.

Genève et Bâle font exception car leur population a conscience de l’urbain. Vous avez des conflits, mais ils étaient beaucoup plus durs à Zurich, où la campagne ignore la ville. Il est vrai toutefois qu’à Genève, on ne sent pas un enthousiasme pour changer la ville. Est-ce dû à la méfiance vis-à-vis du système? Je ne sais pas.

Pourtant, d’autres villes s’y prennent mieux.

Zurich a réussi de grandes opérations de transformations urbaines car elle a d’abord cherché à forger une identité de ses nouveaux quartiers à travers l’espace public. La ville, alors socialiste, a forcé les propriétaires à investir pour cet espace et, en même temps, elle est devenue moins dogmatique. Cela a permis la négociation et a favorisé la confiance entre partenaires. C’est quelque chose à développer, ici à Genève.

En Suisse, on a cru pouvoir gérer la transformation urbaine à travers l’aménagement du territoire (et donc le zoning) et l’architecture. Résultat: le développement de la ville moderne a été le fait de réalisations individuelles. On sait maintenant qu’il faut quelque chose entre les deux car c’est plus complexe qu’il n’y paraît.

Vous parlez d’urbanisme, en fait.

Oui, A Renens, Bâle ou Zurich, la transformation de quartiers a été un succès car on a fait de grands efforts en termes d’urbanisme, à savoir qu’on a été attentif à bien lier tous les niveaux, de l’aménagement au projet. Cela oblige à ouvrir le processus. Il faut se méfier de la tradition, très française, du plan. C’est une approche très intellectuelle et technique.

En Allemagne, on intègre très clairement l’émotivité des gens dans les politiques. Cette notion est évidemment importante quand on parle de densité. On redécouvre désormais les qualités de la ville dense. La chance de la Praille, c’est qu’elle nous permet de réfléchir à cette notion, en gardant à l’esprit les aspects émotionnels et le développement durable.


Bio express

Carl Fingerhuth

- étudie l’architecture au Poly de Zurich.
- fait son école de recrues avec les troupes genevoises du Génie.
- premier boulot au bureau Brera et Waltenspühl qui érige les Tours de Carouge.
- quatorze ans architecte cantonal à Bâle-Ville (1978-1992).
- à Genève, a travaillé comme expert pour le jardin des Nations, les Communaux d’Ambilly, le Paca Bernex.
- 80% de ses mandats sont à l’étranger.
- prof à l’Uni de Darmstadt.
- a écrit: Le Tao de la ville, l’enseignement de la Chine, chez Birkhaüser.

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