L'ancien banquier Yves Oltramare donne 3,5 millions de francs sur dix ans à l'Institut de hautes études internationales et du développement de Genève (HEID). Objectif : créer un nouvel enseignement sur le thème « religion et politique dans le monde contemporain ».
Une photo de la Kaaba, le cœur de la foi musulmane à La Mecque, illustrait le communiqué de presse publié cette semaine par l'Institut installé au bord du lac, à deux pas de l'OMC. Pour Yves Oltramare cette image est une « faute grave ». « Une maladresse », concède le directeur de l'Institut Philippe Burrin qui l'a fait retirer: « Cette photo est l'illustration d'un préjugé répandu que nous souhaitons précisément combattre en créant une chaire destinée à éclairer la complexité qu'on trouve partout dans les rapports entre religion et politique. » Le service de presse a dû se faire taper sur les doigts.
Yves Oltramare est issu d'une vieille famille genevoise. Protestant bien sûr, mais de tendance mystique, cet ancien associé de la Banque Lombard, Odier & Cie ne manque pas chaque année de faire une retraite chez les jésuites. Que pense-t-il des kamikazes fondamentalistes qui se font exploser au milieu d'une foule ? Attend-il une réponse du professeur du nouvel enseignement dont le poste est mis au concours ? « Oui », répond le philanthrope âgé aujourd'hui de 85 ans. « Nous devons mieux comprendre les mécanismes du fondamentalisme, sortir des catégories simplistes et des explications par trop rationnelles par rapport à un phénomène qui ne l'est pas. J'espère que le professeur qui sera choisi sera un homme de dialogue.»
Philippe Burrin a rencontré son mécène il y a cinq ans. Le banquier n'en était pas à sa première action philanthropique. Il a notamment fondé, avec Ivan Pictet et Arthur Dunkel, la Fondation pour Genève, l'un des piliers majeurs du soutien à la Genève internationale.
« L'intégrisme et l'extrémisme sont présents dans toutes les religions, explique Philippe Burrin, et ce ne sont pas leurs formes les plus visibles qui sont forcément les plus dangereuses, comme on l'a vu avec le rôle de l'intégrisme protestant dans la politique de l'administration Bush. La focalisation sur l'Islam militant fait également oublier qu'il s'est créé dans la plus grande partie du monde, certes pas toujours facilement, un équilibre accepté entre religion et laïcité.»
Philippe Burrin cite aussi des formes de fanatisme dans l'indouisme en Inde et au Sri Lanka. Yves Oltramare craint que la crise économique si elle devait s'aggraver ne jette les foules dans les bras des fondamentalistes religieux : « J'ai connu le culte extrême de la personnalité au XXe siècle, je ne veux pas que mes enfants vivent le culte extrême des divinités au XXIe. »
«L'intérêt des étudiants au fait religieux est manifeste», remarque le directeur des HEID, qui cite les séminaires très fréquentés sur le sujet de son collègue récemment retraité, le professeur Mohammed-Reza Djalili. Plusieurs programmes de recherche ont vu le jour récemment, à la Kennedy School de Harvard, à Georgetown, à Berkeley entre autres. HEID espère bien nouer des partenariats avec ces Instituts.
Quant à la collaboration avec les facultés de théologie romandes, «il reviendra, dit Philippe Burrin, au titulaire de la chaire de prendre des contacts utiles, que ce soit avec des spécialistes universitaires ou avec des acteurs comme le Conseil œcuménique des Eglises».
Et Yves Oltramare, aura-t-il son mot à dire? «Comme nous l'avons fait dans d'autres cas de chaires financées, par exemple pour la chaire André Hoffmann d'économie de l'environnement, l'Institut et le donateur ont signé une convention qui réserve à l'Institut la définition du profil de la chaire et de nomination de son titulaire, lequel jouira comme tout professeur de la liberté académique.»