«Un enfant doit pouvoir se promener en sécurité sur un trottoir», dénonce Eva*. Son fils de 3?ans est mort sous les roues d’une voiture qui sortait d’un parking des Eaux-Vives en mars. Cette mère a déposé une plainte contre la Ville le 27 octobre. Une dénonciation qui s’appuie sur le témoignage des locataires ayant, par le passé, alerté les autorités de la dangerosité du site. Une enquête vient d’être confiée à la juge Magnenat-Fuchs.
Pressentiment terrible
«Ce parking appartient à la Ville, explique la plaignante. Un miroir aurait pu empêcher cette mort. C’est navrant de constater que le lieu de l’accident est situé entre un préau de l’école enfantine et la bibliothèque pour jeunes, où mon fils allait très souvent avec les gens de la crèche et moi-même. Nous habitions juste à l’angle de ce coin plutôt résidentiel.» Elle répète qu’elle n’agit pas pour se venger, mais pour éviter une autre catastrophe.
Sa vie a basculé le 16 mars peu après la sortie des écoles vers 16?h?50: elle rentre avec son fils d’un cours de musique. Ils sont sur le trottoir de la rue de l’Avenir. L’enfant de 2?ans et 9?mois roule devant sa mère en trottinette. Il descend la pente douce qui longe l’Ecole de Montchoisy. Soudain, sur sa droite, une voiture monospace sort du parking souterrain. La conductrice marque un temps d’arrêt. A-t-elle vu l’enfant ou la mère? Non. Elle redémarre «sans avoir regardé sur sa gauche. J’ai commencé à hurler, enfin pas tout de suite: j’avais le souffle coupé par le pressentiment terrible. A mon désespoir, la conductrice ne réagissait ni à mes cris ni au fait qu’elle devait sentir une résistance sous ses roues et des secousses.» Le bambin est décédé à hôpital.
«Mon premier enfant»
«C’était mon premier enfant, souligne la mère active dans le domaine culturel. A l’époque du drame, j’étais enceinte. La naissance, la procédure, mes proches m’ont permis d’aller de l’avant.» Si elle a trouvé la force de saisir la justice, c’est aussi pour alléger moralement la faute de la conductrice, inculpée d’homicide par négligence.
Avocate de la plaignante Me Saskia Ditisheim s’étonne de voir que le magistrat municipal Rémy Pagani a été «très prompt à dédouaner la Ville de toute responsabilité. Il n’a pas daigné me communiquer le rapport qu’il avait commandé. Seule une information pénale permettra peut-être d’obtenir les réponses que la mère est en droit d’attendre.» Depuis ce drame, au lieu de marcher dans les rues comme tout citoyen, je vois le danger partout, poursuit la plaignante. «Seul avantage à cela: j’observe et je constate que l’attention d’un conducteur peut être influencée par un gyrophare et un miroir. Avec ces mesures, l’automobiliste a plus de chances de voir s’il y a un enfant sur le trottoir. Sans cela, le conducteur est surtout préoccupé par d’autres véhicules. Il ne se soucie guère des piétons. La plupart de ces sorties, comme celle de la rue du Nant, sont dépourvues du matériel d’avertissement.» Pour elle, le fait que la rue de l’Avenir soit en pente n’est pas une excuse. «La pose d’un miroir est toujours possible comme on en voit dans la campagne le long de la route de la Capite à Cologny. Dire que les miroirs sont inutiles dans un parking proche d’une école et d’une bibliothèque semble manifestement de la négligence et de la paresse.»
*Identité connue de la rédaction
Spots et gendarmes couchés
Rémy Pagani, conseiller administratif en charge des bâtiments, se montre très peiné par ce drame, mais selon lui, la Ville n’est pas responsable: «Avant l’accident, nous avons bien reçu le courrier d’une locataire nous indiquant la panne d’une lampe rouge à la sortie du parking. L’entreprise, que nous avons mandatée, a certes tardé à réparer le feu destiné aux voitures, mais il fonctionnait le jour de l’accident.» Concernant les miroirs, Rémy Pagani assure qu’une évaluation a été réalisée, sur place, par ses services et un architecte. «Vu la configuration des lieux, en pente, l’installation de miroirs à cet endroit ne permettrait pas une meilleure visibilité aux conducteurs. Au contraire, le fait qu’ils regardent en l’air les empêcherait de voir les passants.» Genève compte de nombreuses sorties de parking aboutissant sur un trottoir. Certaines relèvent du domaine public, d’autres du privé. A la lumière du drame, Rémy Pagani a répertorié une vingtaine de lieux sensibles dépendant de la Ville: «On a commencé à installer des gendarmes couchés et des spots clignotants préventifs. Les sites seront tous équipés d’ici à la fin décembre. C’est un choix citoyen, pas une reconnaissance de responsabilité.»
(fm)