D’appétissants mets colorés, de la bonne humeur et des rires d’enfants. Il est midi à l’Ecole de Pâquis-Centre, en cette glaciale mi-décembre, et une soixantaine de personnes s’apprêtent à se réchauffer en savourant un repas aussi exotique que convivial. Ce partage bon enfant a lieu une fois par mois.
Des mamans d’élèves, venues des quatre coins du monde, s’activent aux fourneaux ce jour-là pour régaler leurs mômes et des enseignants. Une façon pour 30 femmes migrantes de «payer» les 4?heures de cours de français qu’elles suivent chaque semaine sur place.
«Maintenant, je peux aider mes fils à faire leurs devoirs. Cet apprentissage est très important pour moi car il me permet aussi de communiquer avec les autres, de lire mon courrier et des documents administratifs», se réjouit Avin Isa (24?ans), arrivée à Genève il y a deux ans. Cette jeune Kurde d’Irak est d’autant plus enthousiaste qu’elle vit là sa première expérience scolaire! Et envisage même à présent de suivre la formation d’aide-soignante de la Croix-Rouge.
Nicolas Bindschedler, directeur de Pâquis-Centre, ne tarit pas d’éloges sur cette expérience: «L’apprentissage du français reste l’objectif principal, mais des effets collatéraux sont tout aussi positifs. Ainsi, certaines mères, sortant peu de chez elles, n’osaient pas entrer dans l’école. Cet enseignement leur a donné confiance, elles investissent ce lieu différemment. Pour la plus grande fierté de leurs enfants.»
Et la satisfaction des enseignants. «La relation famille-école, et réciproquement, s’en ressent très favorablement», se réjouit Luc Gioria, qui enseigne depuis 28?ans à Pâquis-Centre. «Surtout n’arrêtez pas ces cours», exhorte Roseli Oliveira, qui a quitté son Brésil natal il y a un an et qui compte bien vite progresser en français pour pouvoir rencontrer des mamans.
D’autres écoles séduites
Ce séduisant modèle d’intégration pourrait bientôt faire des petits dans d’autres établissements en réseau d’enseignement prioritaire, comme le confirme Nicolas Bindschedler: «L’Ecole de l’Europe, aux Charmille, envisage de se lancer dès la prochaine rentrée scolaire; quatre autres établissements ont entamé une réflexion.»
Aux Pâquis, tout a démarré en février dernier, poursuit le directeur: «Lors des inscriptions scolaires, nous nous sommes rendu compte, avec l’éducatrice de notre école, que certaines mamans ne savaient pas un mot de français. Pour favoriser l’intégration de ces migrantes, qui se trouvent souvent en situation de précarité, nous avons décidé d’initier des cours de langue.»
Ils se déroulent sur le temps scolaire, dans l’école même, «lien essentiel entre les familles et les enfants, rappelle l’éducatrice Pascale Delicado. Et puis l’école est identifiée par les maris comme un lieu sécurisé. Un atout pour les convaincre d’autoriser leurs épouses à sortir. Car la mission n’est pas toujours aisée.»
?£Après une expérience-pilote, menée de février à la fin de juin et cofinancée par la Ville et l’Etat, il s’agit à présent de pérenniser le projet. «Nous avons créé, en juillet dernier l’association L’Ecole des mamans. C’est dorénavant le Bureau d’intégration des étrangers (deux tiers) et la Ville (un tiers) qui garantissent les 30?000?francs nécessaires, destinés à payer l’enseignante et la garde des bambins de 0 à 4?ans des mamans scolarisées», informe Gérard Sermet, maître retraité qui préside l’association.
Et cela en vaut assurément la peine quand on sait qu’Avin Isa lit déjà des histoires en français, le soir, pour endormir Hewar et Haryad, ses deux garçons de 6 et 7?ans. Eux, ils trouvent l’école si sérieuse qu’ils s’y rendent encravatés…