Pour se reposer, Elisabeth Baud a placé à deux reprises son époux, un octogénaire atteint de la maladie d’Alzheimer, en unité d’accueil temporaire de répit (UATR) à Bon Séjour.
Or, aujourd’hui, «ce précieux bol d’oxygène versoisien» est condamné. Car l’Etat a décidé de supprimer les divers UATR, disséminés aux quatre coins du canton dans une quinzaine d’établissements médico-sociaux (EMS), leur préférant une structure centralisée à Villereuse. Cerise sur le gâteau, cet établissement, qui devait mettre 34 lits «de secours» à disposition de la population dès le 1er mars… n’ouvrira ses portes qu’en septembre prochain.
«Ce report résulte des retards de chantier du nouvel EMS de la Poterie, qui doit accueillir les anciens résidants de Villereuse», explique le patron de la Santé publique, Pierre-François Unger.
Le projet de loi qui doit officiellement valider la centralisation des UATR n’a, en outre, toujours pas été voté par le Grand Conseil; la future structure ne dispose ainsi, pour l’heure, d’aucun budget…
«Mépris des bureaucrates»
Les usagers déplorent ce beau raté. Ce d’autant plus que le système centralisé lui-même est remis en cause. «Les UATR en EMS permettaient une première mise en contact avant un placement définitif», argumente Elisabeth Baud, fâchée que les EMS aient été mis devant le fait accompli: «La décision de regrouper tous les UATR en un seul lieu, malgré les oppositions des professionnels de la santé (lire ci-dessous), prouve le mépris des bureaucrates pour tous ceux qui se trouvent sur le terrain.»
Riposte de Pierre-François Unger: «Le Conseil d’Etat a décidé en 2007 de rattacher le dispositif UATR au maintien à domicile. La gestion des lits de court séjour a ainsi été confiée à la Fondation des services d’aide et de soins à domicile.»
En attendant l’ouverture de Villereuse, rassure l’élu démocrate-chrétien, les familles désirant placer un proche pourront s’adresser aux Cliniques de Montana et Joli-Mont, mais la première solution n’enchante visiblement guère. Les seniors et leur entourage estiment que l’établissement est trop loin de Genève; il faut aussi être encore suffisamment indépendant pour s’y rendre et en bonne forme pour supporter l’altitude. Quant à la Clinique de Joli-Mont, elle est déjà très chargée par les nombreux convalescents qui s’y installent.
L’Etat observe enfin une baisse de fréquentation des UATR en EMS pour justifier le changement. «Ne pouvant plus se fier aux UATR, les familles ont dû rechercher des solutions de garde alternatives pas forcément adéquates!» réagissent des professionnels du secteur.
«Succession d’ordres et de contre-ordres»
«Nous regrettons la centralisation. L’Etat se complique la tâche avec ces gros machins, mais nous jouerons le jeu pour le bien des usagers», promet Jacqueline Cramer, directrice de Pro Senectute Genève. Une organisation au service des personnes âgées qui a géré des UATR aux Franchises pendant vingt-cinq ans. Et qui connaît donc parfaitement le système.
Comme elle, la plupart des acteurs du secteur des EMS ont décidé d’adopter une attitude conciliante. Mais pas question de se réjouir de cette centralisation. «Les lits UATR en EMS constituent un précieux outil de familiarisation avant une entrée définitive», prêche Christophe Dulex, directeur de la Maison de Vessy. «En découvrant l’EMS par leurs propres yeux, les aînés ont une tout autre vision que le mouroir appréhendé par certains.»
Les autorités ont d’ailleurs déjà fait machine arrière à la fin de 2008… Les responsables d’EMS avaient alors reçu «un ordre de fermeture tonitruant» des UATR, avant de prolonger d’un semestre leur durée de vie. «On nous a menés en bateau à plusieurs reprises», confirme Christophe Dulex. Rebelote à présent… «Ce vide de six mois, avant les débuts de Villereuse, nous préoccupe beaucoup à cause des fortes demandes de l’été», ne cachent pas Jacqueline Cramer et Neil Ankers, secrétaire général de la Fédération genevoise des EMS, visiblement las de «cette planification chaotique parsemée d’ordres et de contre-ordres».
D’une manière générale, si tous deux comprennent «qu’une centralisation puisse simplifier les choses pour certains, les grands EMS de la place pourraient aussi conserver une aile UATR». L’un n’exclut pas l’autre, selon le patron de Vessy: «On pourrait proposer ces deux solutions de répit aux personnes âgées et à leur entourage. Je continue à ne pas comprendre pourquoi le Conseil d’Etat a décidé d’aller à l’encontre des recommandations de la Commission cantonale des EMS.»
Christophe Dulex est d’ailleurs prêt à continuer à mettre à disposition des lits UATR; plus particulièrement avant l’ouverture de Villereuse. Message bien reçu par Pierre-François Unger: «Nous ne sommes pas en guerre!»