«Ouf! Aldi va enfin s’installer aux Avanchets. Il était temps.» De nature optimiste, Chantal Yerly (52 ans) est carrément aux anges en évoquant l’arrivée du grand groupe de discount allemand.
Une nouvelle dont la Tribune s’est déjà fait l’écho dans ses éditions du 4 septembre. Et… une première genevoise qui pourrait permettre de réanimer le sinistre centre commercial de la cité.
«On revient de loin», admet Chantal, la fidèle couturière des Avanchets, qui, malgré la désertification des lieux, n’est pas près de lâcher sa bonne vieille machine à coudre. «Même si la situation devient de moins en moins vivable alors que les enseignes disparaissent les unes après les autres», ne cache pas cette quinquagénaire aux yeux rieurs, maman de deux jeunes adultes et grand-mère d’une «petite boule d’amour» de 2 ans et demi.
«Un peu esseulée»
Il faut dire qu’elle en a vu, la dernière véritable artisane du centre commercial des Avanchets! Après les départs de l’imprimeur, du naturopathe, de l’esthéticienne, du cordonnier, de l’agent de voyages, du boucher, du charcutier, mais aussi de l’épicier italien, du kiosquier et surtout de Denner en 2006, la toute fraîche défection du boulanger Pouly précipite encore plus le déclin du centre.
«Une bande de jeunes a établi son quartier général dans cet endroit fantôme; certains font du deal. On n’ose plus y venir», raconte une passante. «Je n’ai jamais été confrontée à de la violence. Mais je me sens un peu esseulée», ne cache pas Chantal. «Autrefois, il y avait une quinzaine d’arcades. Les gens discutaient avec les commerçants, rencontraient leurs voisins. C’était vivant.» Tenace, elle refuse toutefois de plier l’échine, tout comme la brasserie, la pharmacie et le salon de coiffure. «Vingt ans que je tiens boutique au cœur de cette cité. C’est toute ma vie! De toute façon, vu les prix, je ne pourrais pas m’installer ailleurs. Et puis j’ai toute ma clientèle. Des locataires ont déménagé à cause des surtaxes… sans m’abandonner pour autant. Certains viennent même de Nyon.»
A entendre ses supporters, Chantal, c’est surtout une bonne dose d’écoute: «Disponible et conviviale, elle joue un vrai rôle social. Chez elle, c’est toujours portes ouvertes, le dernier endroit où on cause.» Des lieux de plus en plus rares dans le coin.
«Aldi devrait apporter beaucoup aux ménages»
«Heureusement que Toni a repris la boulangerie», se réjouit la couturière. Pouly parti, la brasserie du Paradox s’est temporairement muée en fournisseur de pains, sandwiches et autres croissanteries diverses. Même du lait! «Nous avons dressé des vitrines adéquates pour vendre les produits que nous livre chaque matin Pouly, suite à un accord passé avec lui», explique-t-on sur place. «Nous voulons soulager les habitants. Surtout les personnes âgées, mais aussi les mômes, à qui nous offrons des sucreries.» Jusqu’à quand cette double casquette?
Jusqu’à l’arrivée d’Aldi, pardi! «Vivement ce commerce mobilisateur. Grâce à ses produits bon marché, Aldi devrait apporter beaucoup aux ménages avec de petits revenus. Puis il faudra des arcades à bas prix pour attirer de nouveaux artisans», s’enthousiasme Chantal. Et cela même si le discounter a fort mauvaise presse auprès des syndicats, qui dénoncent les conditions de travail exécrables infligées à ses employés. «Aux autorités de régler le problème», réagit-elle. «Ça va créer de l’emploi; ce serait bien qu’on engage des chômeurs du quartier.» Le conseiller administratif Thierry Apothéloz promet de tout mettre en œuvre pour satisfaire ce souhait: «Nous allons commencer par faire signer la CCT à Aldi.»
Si tout va bien, Aldi investira dès 2010 le centre commercial déserté. Désillusionnés, les habitants restent prudents sur la venue du discounter.
«Depuis qu’on nous balade avec des promesses!» Aux Avanchets, la morosité est palpable en cette journée automnale. «Pas rigolo de devoir se déplacer à Balexert juste pour une plaque de beurre. Pauvres aînés!» Paulette Grin vit depuis trente-cinq ans dans la cité verniolane. «Nous avons été la 3e famille à nous y installer», souligne cette retraitée active, comédienne au sein de la troupe de théâtre Les Compagnons de la Tulipe Noire. Si cette femme positive continue à apprécier des lieux où elle «se sent bien», Paulette n’en est pas moins remontée contre «ceux qui laissent partir le centre en décrépitude»: «On est vraiment les mal-aimés, les délaissés de Vernier! Alors on ne se fait plus guère d’illusions…»
Suite au retrait de Denner, l’implantation du groupe Magro – qui vend sous l’enseigne Casino – avait d’abord, il est vrai, été envisagée pour revitaliser le moribond centre commercial. Mais le projet a avorté (nos éditions des 31 mai et 1er juin derniers). Pour la plus grande colère du conseiller administratif Thierry Apothéloz: «Déjà à l’agonie, le centre n’avait vraiment pas besoin de ça.»
La venue d’Aldi rend aujourd’hui l’élu socialiste nettement plus optimiste. «Suite au retrait de Magro, le Conseil administratif verniolan a rencontré le propriétaire du centre pour trouver une solution de rechange, indispensable pour créer une place de village favorisant les échanges et le lien social», insiste Thierry Apothéloz. La démarche a visiblement payé: «L’autorisation est déjà en force, il ne reste plus qu’à obtenir une complémentaire. Les travaux pourraient rapidement démarrer, l’ouverture étant espérée pour 2010.»
Malgré l’épilogue Magro, nombreux, parmi les 6500 habitants qui vivent dans les barres de béton colorées des Avanchets, veulent eux aussi à présent croire au «miracle» Aldi. Et à l’effet boule de neige que pourrait entraîner l’implantation du discounter allemand dans leur quartier. Pour l’heure, c’est pourtant la mort des petits commerces et la sinistrose ambiante qui les minent.
Le témoignage de cette maman de trois enfants en atteste: «Avant, on trouvait des légumes, de la viande; ça nous dépannait bien! Aujourd’hui, on est obligé d’aller à perpète…» Beaucoup d’exagération dans l’air, Balexert n’étant qu’à deux pas. Chantal en ajoute pourtant une louche: «Notre centre, c’est des courses en vingt minutes; Balexert, c’est une demi-journée de shopping, la foule et la queue aux caisses.»
Et la couturière des lieux de se souvenir avec nostalgie «du bon vieux temps où de nombreux commerces brillaient au beau milieu des Avanchets». Les habitants s’inquiètent surtout pour les personnes âgées. «Pas commode pour elles d’aller faire leurs commissions là-bas, appuyées sur leur tricycle.» Une élégante octogénaire acquiesce: «A mon âge, c’est bien commode d’avoir des commerces de proximité. Ça facilite les déplacements et c’est bon pour le moral.»
Un jeune pense lui aussi avec tendresse aux seniors: «Avant, ils allaient chercher leurs journaux chez Serge. Le sympathique kiosquier n’était pas avare de son temps pour discuter avec eux. Plus le centre se meurt et plus les petits vieux sont condamnés à rester chez eux et à déprimer.»
Véritable «ville dans la ville»
Malgré la mauvaise réputation qui colle aux Avanchets, les habitants semblent s’y plaire.
? La Cité des Avanchets (6500 habitants) a été construite entre 1971 et 1977. Elle compte 7 blocs totalisant 101 immeubles de 7 à 13 étages, soit plus de 2000 logements dont les deux tiers étaient initialement subventionnés, le tiers restant étant composé de loyers libres et de propriétés par étages.
? Le grand ensemble des Avanchets peut être considéré comme une illustration exemplaire des cités du «miracle helvétique» (Daniel Marco et Nicole Valiquer, «Pour bien vivre en Ville, il faut bien la penser»).
? Cela a été un projet novateur sur plusieurs plans:
- séparation complète des voies de circulation automobile et des cheminements pour piétons;
- véritable «ville dans la ville» dotée de nombreuses infrastructures, dont le centre commercial mais aussi les écoles, bibliothèque, piscine, centre de loisirs, salle polyvalente, centre social, crèche, jardin d’enfants, centre œcuménique, poste de police, télévision locale (etc.);
- volonté de favoriser la mixité, de mélanger les générations et les milieux sociaux.
? Malgré la mauvaise réputation qui colle à la cité, les habitants semblent s’y plaire. Les Avanchets ont d’ailleurs été conçus comme «un ensemble résidentiel pour des gens heureux» affirmait, en 1975, une publicité de promotion pour les appartements en propriété par étages.
Source: Dominique Gros, Service de la recherche en éducation, 21 mars 2002.