Il en vient de partout. Des Cèdres, des Erables et des Glycines. De chacun de ces bâtiments aux noms bucoliques qui composent la Maison de retraite du Petit-Saconnex. On pensait d’abord n’en rencontrer qu’une, puis deux, puis quatre; elles sont finalement neuf. A l’heure au rendez-vous, fixé ce jeudi 26 mars en milieu de matinée par la direction de l’établissement.
Un salon lumineux du 1er étage, juste à côté de la bibliothèque. Des fauteuils Voltaire disposés en demi-cercle, mobilier adéquat pour un casting de rêve. Le photographe n’en croit pas ses yeux. A l’addition des âges, près de mille ans le contemplent.
«Comme c’est beau d’être jeune», glisse une Miss à sa voisine de podium. Le compliment s’adresse à ce gamin de 40?ans qui la fixe dans son objectif. Il est ému et a raison de l’être. Ce portrait de groupe hors du commun ne se répétera pas deux fois dans sa carrière.
Pour les participantes non plus, la séance ne se renouvellera pas de sitôt. Elles s’appellent Gabrielle, Edith, Liliane, Irène, Fernande, Berthe, Nelly, Renée et Hélène. Des contemporaines, toutes nées en 1909.
«Je croyais être la seule», note, vaguement contrariée, la dernière sur la liste, qui aura 100?ans le 9 juillet prochain. Nelly, elle, vient de fêter son anniversaire. «Je ne pensais pas devoir retourner chez le coiffeur aussi vite. Il faut s’astiquer, s’habiller comme un dimanche, jouer les mannequins», note-t-elle en commentant sans détour ses nouvelles obligations. «Vous êtes magnifique», lui répond son admirateur à genou. «Oui, mais il vaut mieux le dire vite», réplique la dame peu portée sur les flatteries de circonstance. Classe, Madame Dufaux qui, en avril, s’offrira son baptême d’hélicoptère. On se quitte en se promettant de se revoir. Nos Miss repartent dans leurs appartements et le photographe à son journal.
Son image, unique, immortalise ce que dans le langage d’aujourd’hui on appelle le «boom des centenaires». Si la Maison de retraite du Petit-Saconnex – une adresse qui préserve – le confirme de manière exemplaire, du côté de la Chancellerie d’Etat du canton de Genève, on annonce aussi que 2009 promet d’être «la grande année des centenaires». Et pour cause: nous passerons de 45 en 2007 et 2008 à 70?personnes, toutes et tous entrés dans leur centième année depuis le 1er janvier. Les hommes, minoritaires, profitent à leur tour de cette augmentation impressionnante. Ils n’étaient que trois en 2008, ils sont désormais treize. La parité n’est pas encore respectée à hauteur de siècle, mais les garçons progressent. «Les hommes qui arrivent à 100?ans sont souvent en très bonne condition», commente Maurice Fiumelli, mémoire officielle de nos aînés auprès du chancelier.
Alina Montandon, aussi, affiche une vitalité qui cache bien sa longévité: elle est née le 22 mars 1905. Elle nous reçoit dans sa chambre, au 2e étage des Cèdres, avec vue sur le Salève, au sortir du portrait collectif de ses cadettes. Au-dessus de son lit, un autre portrait, celui de son mari Edgar. «Nous nous sommes rencontrés à la poste, au bureau des chèques, où nous étions tous les deux employés», se souvient-elle, avant d’évoquer ce voyage en couple au Liban, fruit d’un concours remporté «en finissant simplement une phrase. Mes 100?ans, c’était beau, une journée inoubliable, poursuit-elle. Je suis née la même année que Christian Dior.» Cela se vérifie dans cette forme de coquetterie féminine qui se moque des âges, qui se rit des apparences. Admirez le maintien sur chacune des images, la netteté du regard, la franchise du sourire. «Mon nœud papillon vous plaît-il, Monsieur? Je l’ai mis spécialement aujourd’hui», lance Gabrielle – 100?ans le 21 avril – à son visiteur. Il est aux anges, son visiteur rougit et lui glisse dans l’oreille une petite phrase qui ne se met pas dans le journal.
Chaque nouvelle année de centenaires se prépare en décembre déjà. Explications.
Du travail en plus pour les cadres supérieurs de l’Etat. Du plaisir aussi. Certains se muent en aimables détectives. L’enquête de voisinage est parfois nécessaire pour retrouver la fugueuse par agrément, habitant entre Genève et la Côte d’Azur. C’est que le pourcentage des centenaires vivant encore à domicile est également en augmentation. Près de 30% sont chez eux, fiers de leur indépendance.
«Un mois avant leur anniversaire, on entre en contact pour discuter avec leurs proches des modalités de la fête», précise-t-on du côté de la Chancellerie. L’agenda protocolaire se remplit de rendez-vous un peu partout entre ville et campagne, parfois jusqu’à deux par jour. Le chancelier, déjà très occupé, ne peut se démultiplier: il envoie ses émissaires. L’un file sur Saint-Jean, l’autre du côté d’Hermance. Avec des fleurs, la lettre officielle du Conseil d’Etat, un ou deux poèmes et la trame des événements heureux correspondant à l’année de naissance. Un effort de mémoire partagé par la fêtée et ses laudateurs. «Pour mes collègues et moi-même, il s’agit d’une tâche agréable et sympathique, explique Isabelle Rey, secrétaire adjointe à la Chancellerie. Je m’adapte aux circonstances, je module, varie mes interventions en tenant compte des désirs de la famille. Il m’arrive de renoncer au discours, de remplacer les mots qui ne s’entendent plus par le simple geste de toucher la main de la personne. Il y a dans ce moment tactile quelque chose de fort et touchant.»
Ce geste-là n’est écrit nulle part; il s’improvise à bas bruit, entre deux regards qui traversent les générations. Ce qui est écrit et conservé en revanche renvoie, dans la rubrique réservée aux cadeaux, à l’imagination du grand âge. «Depuis une dizaine d’années, nous sommes sortis des présents traditionnels», raconte en souriant celui qui, avant-hier, puisait dans sa réserve de fauteuils et de pendules neuchâteloises. La station assise ou le mur qui donne l’heure, c’est bien, mais survoler le lac et le Mont-Blanc, c’est encore mieux. Feu Madame Edith Naef, la doyenne du canton, a suscité de nouvelles vocations avec son vol en hélicoptère relaté dans les journaux. «Pourquoi pas nous?» disent aujourd’hui ses cadettes, qui se sont passé le mot, quitte à embarquer dans les jardins même de leur maison de retraite (la chose s’est faite et vue au Petit-Saconnex). «On y consent, moyennant un préavis du médecin.» Le vœu est plus facile à satisfaire lorsqu’il concerne un «intermède musical», un «déjeuner à la Perle du Lac» ou, plus modestement, un «bonsaï». Mais comme il faut vivre avoir son époque, certaines demandent un «cadre pour photos numériques», ajoute l’archiveur de ces désirs féminins qui ont un siècle. «High-tech et fashion, nos centenaires», conclut l’adolescente, qui aura cent ans en 2092!