Le récit

«A 20?ans, j’ai attaqué des nazis»

Par MARC BRETTON le 29.08.2009 à 00:03

Fuyant le nazisme, Herbert Herz est entré dans la Résistance à 19?ans dans un réseau communiste. Habitant de la Servette pendant quarante ans, il a instruit les dossiers de 117 «Justes parmi les Nations».

Le 31 janvier 1944 au matin, des troupes allemandes quittent leur caserne grenobloise pour faire l’exercice. «Elles longeaient les quais de l’Isère en chantant», se souvient Herbert Herz.

Habitant de la Servette pendant quarante ans, l’ancien résistant du réseau FTP-MOI (Francs-tireurs et Partisans-Main-d’œuvre ouvrière immigrée) est aujourd’hui âgé de 85?ans. Nous l’avons rencontré dans le cadre des manifestations organisées pour la libération d’Annemasse. C’est un peu à contrecœur qu’il résume «sa» guerre. Il a tort. Elle vaut tous les films d’action.

Avec Léon, un camarade, Herbert Herz se souvient encore comment il a soigneusement enfoncé ses détonateurs dans la cheddite, un explosif jaune dont il a rempli des bombes disposées sur le parcours. A quelques dizaines de mètres, les deux résistants attendent l’arrivée des Allemands.

Herbert relie les fils et une batterie de piles. Contact. Les FTP revendiquent 15 morts suite à l’attentat. «Un nombre probablement exagéré», estime-t-il néanmoins. Soixante-cinq ans après, que pense-t-il de coup d’éclat? «J’aurais préféré attaquer des SS ou des officiers.»

Malgré sa pointe d’accent bourguignon, M. Herz est un juif allemand. Sa famille a fui le pays début 1934 pour gagner Dijon. La guerre arrive et c’est la débâcle. Avec son frère et sa mère – son père est mort un an plus tôt – il se retrouve en Auvergne en zone non occupée. Mais Vichy accentue la collaboration.

A l’été 42, c’est la rafle. Herbert est libéré in extremis par un officier de gendarmerie, membre des réseaux militaires de l’Armée secrète, qui sera déporté plus tard. A-t-il eu peur d’être envoyé dans un camp de concentration? «On ne savait pas que les camps d’extermination existaient. On savait simplement qu’il y avait des camps en Allemagne ou en Pologne.»

Frère livré par la Suisse

Pour se mettre à l’abri, son frère aîné, Emmanuel, rejoint la Suisse via Saint-Gingolph. Si tout va bien, la famille doit le rejoindre. Mais Emmanuel est arrêté après la frontière par la gendarmerie suisse et remis aux mains des autorités françaises. La suite est tragique. Il passe par les camps de Rivesaltes, Drancy et Auschwitz, dont il ne reviendra pas.

Que pense Herbert de cette Suisse qui a livré son frère? Dans un livre publié récemment, il répond: «J’éprouve un certain sentiment de rancune sans pouvoir changer ce qui a été fait. (…) Cette retenue se manifeste par le refus de me faire naturaliser suisse (…) C’est ma façon d’honorer la mémoire de mon frère et de rester fidèle à la Résistance française.»

De son côté, Herbert part dans le sud-ouest avec le dessein de rejoindre l’Angleterre. Filé par la police, il gagne ensuite Grenoble occupée par les Italiens. C’est là qu’il est recruté par les FTP du détachement «Liberté» où il effectue des actions bénignes, puis des attentats.

Pourquoi être entré dans un réseau communiste? «Le hasard. J’aurais pu aussi bien entrer dans une organisation juive ou gaulliste.» «Soldat sans uniforme à plein temps», il est intégré dans un groupe de combat. Les armes sont rares: «Celles qu’on a eues, on a dû les prendre en abattant des officiers allemands ou en braquant des gendarmes français.»

A quoi ressemble la journée d’un résistant? «Notre pain quotidien, c’était le sabotage des voies ferrées. Plus rarement les occupations et le sabotage d’usines (Gerland à Lyon, Fit à Grenoble).» Étonnamment, toutes les actions ont été faites à visage découvert. «Se masquer? Cela ne nous est jamais venu à l’esprit», remarque-t-il.

En 1944, le jeune homme est nommé «technicien» du détachement. Il gère la maintenance des armes, le dépôt. En mars, le pavé de Grenoble devient brûlant. Il est transféré à Lyon. «Le jour on faisait du renseignement, la nuit on sabotait les voies. Mais on était très seul. Par crainte des arrestations, on vivait séparément. On n’avait pas d’amis.»

A l’été 44, il part pour Toulon. Le 6 juin, suite au Débarquement, son groupe prend le maquis. Pourquoi pas plus tôt comme au Vercors ou aux Glières? «C’était des héros, chapeau bas. Mais ils sont sortis trop tôt. Les Allemands avaient une incroyable supériorité en armes et en hommes. Le grand avantage de la Résistance, c’était d’être invisible.»

La guerre se termine. Un peu suspects, les FTP sont versés au sein de l’armée française, lorsqu’Herbert Herz la quitte: «Ma mère m’a fait comprendre qu’elle avait perdu mon père, mon frère et que j’en avais assez fait», soupire-t-il. Soixante-cinq?ans après, il a encore un petit remord: «J’ai fait un complexe d’avoir quitté avant la fin», avoue-t-il.

Après la guerre, Herbert Herz terminera ses études d’ingénieur et travaillera au CERN. La guerre le rattrape, si l’on peut dire, au milieu des années 80. Il devient alors correspondant pour la Fondation Yad Washem. Il a instruit les dossiers de 117 «Justes parmi les Nations».

? «Herbert Herz Mon combat dans la Résistance FTP-MOI», édité par Muriel Spierer.


Mai 1944: un convoi d’enfants juifs est arrêté à deux pas de la frontière

Deux rescapés ont assisté à l’anniversaire de la libération d’Annemasse fêté tous les 18 août.

On accède au monument par un petit chemin qui serpente dans une maigre forêt. Au milieu, une pierre où frissonnent des drapeaux tricolores. C’est ici qu’en juillet 1944 les Allemands massacrent six détenus à coups de bottes et de pelles. Parmi eux, une femme de 22?ans, Marianne Cohn. «La Gestapo est venue la chercher à la prison de la Pax à Annemasse, se souvient Sam Jacquet. Quand on l’a emmenée, elle a demandé si elle pouvait emporter sa brosse à dents. L’officier lui dit que ce n’était pas nécessaire: on a compris.» Soixante-cinq ans plus tard, alors que la ville frontière fête sa libération, les anciens combattants et les autorités sont venus lui rendre hommage.

Le rouge à lèvres

Avec Alice Lentz (photo ci-dessus), Sam Jacquet est un des rescapés d’un convoi de 32 enfants juifs partis de Limoges fin mai 1944 pour Genève.

Leurs familles veulent les mettre à l’abri. Marianne Cohn, membre d’un réseau sioniste, est leur guide. «Nous sommes passés par Lyon puis Annecy», raconte Sam Jacquet, qui semble revivre chaque minute du voyage. «C’est là, au bord du lac, qu’elle nous a rejoints. Petite, brune et souriante», ajoute Alice.

La suite du parcours se fait en camion. «En arrivant non loin de la frontière, on s’embrassait, c’était la liesse», explique Sam Jacquet. In extremis, des Allemands apparaissent. Le véhicule est arrêté. Marianne Cohn raconte que les enfants sont des orphelins en route pour une colonie de vacances au Salève. Le groupe est escorté jusqu’à la colonie supposée à deux pas de Veyrier au Pas-de-l’Echelle.

Pendant la nuit, les Allemands reviennent et arrêtent tout le monde. Alice ne se souvient pas d’avoir eu peur. «On avait ri pendant le voyage. On s’était amusé et soudain c’était fini. Je ne comprenais pas: il ne m’était jamais rien arrivé», explique cette femme au regard vif et perçant. Obéissant aux consignes, elle mange sa carte d’identité, mais garde son rouge à lèvres: «Tant qu’à mourir, je voulais au moins en avoir mis une fois!»

Marianne Cohn reste

Que vont devenir les jeunes? Par l’intermédiaire du maire d’Annemasse, Jean Deffaugt, la Résistance menace le commandant allemand: il sera exécuté si les enfants quittent la ville.

Du coup, le courageux magistrat obtient la libération de 17 enfants. Mais les plus «grands» restent emprisonnés: les garçons sont interrogés et battus; les filles déshabillées. «J’étais nue devant une dizaine d’officiers. Ils m’énervaient. J’ai demandé si je devais enlever aussi mes chaussures.

Ils m’ont répondu: ne soyez pas insolente», raconte Alice. La Résistance organise l’évasion de Marianne Cohn. Mais la jeune femme refuse de partir: elle a peur pour les enfants. L’été passe. Peuplé d’événements futiles ou marquants. Mis à la cuisine, Sam crache dans les pommes de terre destinées aux Allemands.

Il fume sa première cigarette le 7 juin à 19?h?30. Le 4 août, un des chefs de la Résistance, Michel Blanc (lire ci-dessous), est torturé, battu à coups de nerf de bœuf dans la prison. Sam est chargé de lui apporter de l’eau.

Le 14 août, les jeunes sont libérés par les Allemands, qui s’enfuient peu après (lire ci-contre). Le convoi, reconstitué, arrive finalement à Genève. Les enfants seront internés dans un camp au Bout-du-Monde.



La libération d’Annemasse

Après de brefs combats, les troupes allemandes se sont évaporées.

? Le 14 août, Londres donne l’ordre à la Résistance de se soulever en Haute-Savoie.

? Le 16 août Machilly et Saint-Cergues sont libérées après un combat qui fait seize morts.

? Le 17, le responsable de la Gestapo, Kurt Meyer, passe la frontière avec le tortionnaire attitré du siège des troupes allemandes et son chauffeur. C’est la rançon de la libération de plusieurs détenus.

? Le 18 août, c’est la fin. Occupé par les Allemands, puis les Italiens, puis à nouveau par les Allemands en 1943, Annemasse est libérée ou plutôt se libère.

? Au matin, les deux tiers de la garnison de l’hôtel Pax, siège des troupes allemandes, soit une centaine d’hommes, fuient en camion vers Genève.

? L’hôtel Pax est assiégé par les Francs-Tireurs et partisans et les détachements de l’Armée secrète.

? A 10?h?15, après avoir tenté d’obtenir un sauf-conduit vers Genève, 70 Allemands se rendent au maire Jean Deffaugt et aux responsables militaires. Sept détenus sont libérés.

? Pendant ce temps, les troupes alliées remontent la France depuis l’ouest puis, à partir du débarquement de Provence, depuis le sud. Paris est libérée le 25 août «par lui-même et avec le concours des Alliés», claironne fièrement le général de Gaulle. Lyon doit attendre le 3 septembre.

Biens immobiliers

Marché
Recherche immobilière

Liens Immobiliers
Déménager
Comparer hypothèques
Habiter
Publier une annonce
Saisir votre annonce