A Genève, 115?684 armes à feu ont été répertoriées l’an passé, soit une arme pour quatre habitants. Derrière ce chiffre officiel se cache un marché gris. Il constitue le véritable danger, explique Bernard Bersier, chef du Service des armes, explosifs et autorisations de la police cantonale.
Qui achète des armes à Genève?
Les collectionneurs, les tireurs sportifs, les chasseurs, mais aussi des gens pour qui le fait de posséder une arme procure un sentiment de sécurité. C’est leur droit, lors de l’achat, ils ne sont pas tenus de dire pourquoi ils se procurent une arme.
D’où proviennent les armes en circulation?
Il existe un marché légal, un marché gris et un marché noir. Le marché légal est contrôlé par l’article 8 de la Loi fédérale sur les armes. Il fixe les critères pour acquérir un permis d’achat d’armes: être majeur, ne pas être interdit, ne pas présenter de risques pour autrui, ne pas avoir de casier judiciaire… Un permis permet d’acheter jusqu’à trois armes.
Et des munitions…
On peut acquérir des munitions sans rien justifier. On peut posséder une arme, mais il faut la transporter déchargée.
Le meurtrier présumé du Centre commercial Les Cygnes souffre de troubles psychiatriques et de problèmes de drogue. Comment a-t-il pu acquérir une arme?
Il n’aurait jamais pu acquérir une arme légalement. Mais sur le marché gris, oui.
Le marché gris?
C’est le problème actuel. En 1999, les lois cantonales ont été révisées par une loi fédérale qui permettait la vente d’armes de particulier à particulier sans qu’ils aient à s’annoncer auprès des autorités. L’acheteur et le vendeur devaient simplement établir un contrat. Ce n’est qu’en 2008 que la Confédération a fait marche arrière.
Quel problème pose ce marché?
On a perdu la traçabilité des armes, ce qui pose problème dans les enquêtes judiciaires. En 2008, toutes les personnes qui avaient acheté des armes de privé à privé depuis neuf ans ont été invitées à s’annoncer. Les gens ont joué le jeu: 4771?personnes se sont annoncées. Il est possible qu’un grand nombre d’armes se baladent encore.
Un grand nombre d’armes?
Selon mes estimations, nous n’avons pas la traçabilité de 20?000 à 25?000 armes à feu à Genève, soit 30% du marché. Il s’agit de ventes sans autorisation ou de ventes sur le marché noir.
Comment reprendre le contrôle?
Mettre en place un fichier des armes centralisé au niveau fédéral améliorerait la rapidité de l’identification des armes et de leurs propriétaires. Actuellement, nous avons un fichier par canton. Lorsque l’on effectue une perquisition et que l’on trouve une arme, suite à un drame comme celui des Cygnes par exemple, il faut envoyer un e-mail aux polices de chaque canton et attendre que l’un d’eux se manifeste.
Sur Internet, les offres anonymes ne sont pas rares…
La vente anonyme d’armes est interdite. Les vendeurs sont tenus de donner leur nom, prénom et adresse. Mais il est impossible de contrôler toutes les transactions; nous travaillons en cas de dénonciation. C’est surtout un problème d’effectifs et de moyens.
Et si on interdisait les armes?
Le danger lorsque l’on interdit est que beaucoup de gens veulent se procurer l’objet interdit. Et le marché noir se développe. Le système idéal consisterait à responsabiliser les vendeurs et les détenteurs d’armes. Plus de vigilance équivaut à moins d’accidents.
Qu’en est-il du marché noir?
Il concerne surtout le grand banditisme. Comme on l’a vu lors de certains braquages dans le canton, les armes sont achetées dans les pays de l’Est en conflit. C’est facile d’obtenir une arme dès qu’on est dans certains milieux…
Dans le milieu de la drogue, par exemple.
Dans ce milieu, il y a beaucoup de bagarres. La plupart des toxicomanes ont un cutter ou un couteau sur eux. Il est de plus en plus facile de se procurer une arme blanche, leur prolifération est un problème majeur.
Combien d’armes saisissez-vous chaque année? Que risquent les détenteurs?
En 2010, nous avons saisi 124 armes à feu et 1008 armes blanches. Les détenteurs risquent une amende ou l’emprisonnement selon l’appréciation du Ministère public. S’il s’agit du fusil du grand-père oublié à la cave, il s’agira de négligence et donc d’une amende. Si l’arme a été acquise illégalement, la personne risque la prison.
Si la police avait su que le tueur présumé des Cygnes possédait des armes, qu’auriez-vous fait?
Lors d’une dénonciation, nous procédons à une enquête de voisinage pour savoir si la personne représente un danger, si des témoins ont aperçu les armes, entre autres. Nous ne pouvons pas procéder à des perquisitions systématiques au domicile des gens, ça ouvrirait la porte à tout. On essaie de prévenir. Lors de scènes de ménage, par exemple, nous procédons à des saisies préventives des armes militaires ou privées.
Quelles sont vos sources?
Le système filtre les individus bizarres. Nous avons une très bonne collaboration avec les armuriers et les services d’armes qui nous informent si quelqu’un d’étrange s’est rendu dans leur boutique. Si une personne de 87?ans demande un permis d’acquisition d’armes pour la première fois, nous menons une enquête pour être sûrs qu’il ne cherche pas à se donner la mort, par exemple.
Drogué et armé
Mardi 8 novembre dernier, un homme de 37?ans armé d’un pistolet a ouvert le feu en visant la tête d’un homme du même âge au Centre commercial Les Cygnes. La victime est décédée dans la nuit. La mère du tireur présumé a confié à la Tribune de Genève (nos éditions du 15.11.11) que son fils souffrait de problèmes de drogue et de troubles psychiatriques. Elle a aussi indiqué qu’une autre arme avait été trouvée chez lui.