L’énorme bâtisse en pierre qui abrite le centre de tir de Saint-Georges s’élève, majestueuse, en bordure de la bruyante route du Pont-Butin. En ce mardi de janvier, la porte d’entrée en bois massif et le hall sont couverts d’affiches contre l’initiative populaire «Pour la protection face à la violence des armes», soumise au vote le 13 février prochain. Qui sont ces Genevois passionnés de tir? La Tribune de Genève est allée à leur rencontre. Les membres de l’Arquebuse ont accepté d’ouvrir les portes de leur temple du Petit-Lancy. Avec 3000 membres, dont 1200 tireurs, l’association est la plus grande du canton. Ce mardi soir, entraînements et cours de tir reprennent après la pause hivernale. La nuit et le froid ont envahi les stands extérieurs, les tirs se déroulent donc dans un stand chauffé à l’étage. Les cibles noires et blanches placées à dix mètres et les écussons aux couleurs des cantons suisses détonnent avec le feutre vert militaire omniprésent. A 18?heures précises, enfants et adolescents prennent place en rang d’oignons chacun devant sa cible. «Les tireurs ont de 9 à 71?ans et il y a de plus en plus de femmes», souligne Mario Levental, secrétaire général de l’Arquebuse. Un savant mélange de passionnés du sport de concentration et d’héritiers d’une pratique familiale. «Le but du tir sportif est d’acquérir une connaissance de soi, de maîtriser ses sensations et son mental pour obtenir les meilleurs résultats. Un peu comme le judo ou les arts martiaux», explique Bernard Banderet, directeur de tir à la carabine à 300?mètres.
Lointain cousin de la méditation
A en croire ses pratiquants, le tir sportif serait un lointain cousin de la méditation. «Le tir m’a aidé à me calmer, à attendre. Avant, j’étais un peu surexcité. Je n’écoutais pas tout le monde», témoigne Antoine Claret, 13?ans. Et puis tirer droit dans le mille reste un défi. «J’aime la compétition, explique Marion Fontaine, étudiante en droit de 23?ans. Depuis que j’ai découvert le tir sportif avec les Jeunes tireurs de Bernex il y a six ans, je m’entraîne le plus souvent possible.» Dans le monde du tir, les concours cantonaux, nationaux et internationaux abondent et favorisent le maintien de la tradition en Suisse. «La société de tir de l’Arquebuse est vieille de cinq siècles et possède des liens historiques avec d’autres sociétés», vante Mario Levental avant de désigner les autocollants de contrôle de son pistolet ramenés de différentes compétitions. Sa participation au tir fédéral d’Aarau 2010, qui a réuni 46?000 adeptes durant trois semaines cet été, est sa grande fierté. Une tradition qui se transmet également de génération en génération. «Mon grand-père tirait ici, il était assez bon, il a entraîné un ancien champion suisse», raconte Julien Nicod, 13?ans, avec fierté. Le grand-père d’Elie Eliez, 14?ans, tirait lui aussi. C’est pour cette raison qu’il a choisi ce sport, et non «pas parce que je suis un geek fasciné par les jeux vidéo ou que j’aime les armes», précise-t-il, manifestement habitué à devoir se justifier.<
«Il n’y a pas d’accident de tir»
Si, comme Elie, tous les tireurs n’aiment pas particulièrement les armes, ils «jouent» tout de même au tir avec une arme. Y voient-ils un danger? «C’est moins dangereux que les arts martiaux, explique Bernard Banderet dans un éclat de rire. Il n’y a pas d’accident de tir.» «Il y a un amalgame entre les armes de guerre et les armes sportives. La méconnaissance fait beaucoup de tort à la discipline», relève Claudia Nicod, la maman de Julien. Il ne faut donc pas confondre «amour des armes» avec «amour du sport». «Mon fils sait que son arme est un objet qui lui permet de pratiquer son sport, comme une raquette pour le tennis», continue la maman. Et Marion Fontaine de préciser: «En soi, une arme ce n’est qu’un peu de métal ou de plastique. C’est le possesseur non formé qui peut être dangereux.» «Quand on forme les jeunes, la première chose qu’on leur apprend, c’est la sécurité: toujours considérer l’arme chargée et ne jamais pointer son arme sur quelqu’un», continue la monitrice. Cet enseignement, les tireurs adolescents l’ont bien intégré. «Je ne fais pas le malin devant mes amis. Et malgré la ressemblance, je ne me dis pas que j’ai une arme dans les mains quand je tire», dit Elie. «Pour moi, c’est comme une raquette de ping-pong», explique Julien. «En plus dangereux, modère timidement son ami Antoine. C’est quand même une arme, mais elle doit être utilisée sportivement.» Les trois adolescents reconnaissent que leur passion pour la discipline sportive n’est pas partagée par tous ceux qui fréquentent le stand de tir. Il y a aussi des «surexcités», comme ils disent. «Chaque année, il y a plein de gens violents qui viennent faire du tir parce qu’ils aiment les armes, expliquent les garçons. Mais au bout d’un moment, ils en ont marre de devoir se concentrer et s’en vont.» A 19?h?30, l’entraînement touche à sa fin. Les tireurs qui ont un casier au stand y laissent leur arme. Julien n’en a pas. Il ramène donc son pistolet à air comprimé et ses munitions à la maison dans une mallette. Selon la loi, il a le droit de le faire, s’il rentre par le chemin le plus direct…
"La crainte d'être pris pour cible" ou pourquoi les tireurs craignent la votation à venir: à lire en page 23 de l'édition papier du jour ou sur l'espace abonnés.