Une femme nue qui se cache pudiquement la poitrine sans trop y parvenir. C’est la statue qui trône au sommet du tombeau de la famille du sculpteur Carl Angst en plein cimetière des Rois. Que peut-on montrer ou non dans un tel lieu? En tout cas, l’interdiction, mercredi, par le Conseil administratif d’une stèle destinée à la tombe de la prostituée et écrivain Grisélidis Réal ne semble pas aller de soi (lire la «Tribune» d’hier).
Hier à la mi-journée, 84% des 351?personnes ayant pris part à un sondage sur notre site www.tdg.ch ne jugeaient pas la pièce choquante. Le projet, un cercle minéral, laisse entrevoir un sexe féminin. «Ce n’est pas l’œuvre qui dérange, c’est la personne à qui elle est destinée», analyse un internaute. La stèle est «loin d’être pornographique ou même simplement érotique», commente un autre. «Bientôt, on risque de censurer toutes les formes triangulaires parce qu’elles font penser à un sexe», conjecture un troisième.
La nécropole genevoise dévoile au promeneur une grande variété de styles sépulcraux et notamment une foison érectile d’obélisques. Or, l’œil moderne y décèle volontiers une connotation sexuelle. «L’obélisque phallique figure la virilité transcendante», écrit ainsi, en 1963, l’égyptologue Boris de Rachewiltz. Quatre de ces monuments trônent dans le seul premier carré du cimetière, le long de la rue des Rois. «L’obélisque est phallique dans la vision freudienne, mais pas dans la tradition égyptienne où il s’agit d’un symbole solaire, tempère Youri Volokhine, maître d’égyptologie à la Faculté des lettres. Sa présence dans les cimetières est commune dès la vogue égyptienne du XIXe siècle, qui correspondait à une aspiration mystique.»
Pour sa part, le sexologue Willy Pasini ne s’étonne pas de cette pléthore à l’éloquente verticalité. «Erigé par un personnage puissant, l’obélisque est un symbole phallique au même titre que la crosse de l’évêque ou le sceptre du roi, explique le spécialiste. Mais le phallus renvoie davantage au pouvoir qu’à la sexualité!»
Cette puissance reste éminemment virile dans sa solide manifestation visuelle, au sein d’un cimetière réservé aux «Grands» de Genève. Des hommes la plupart du temps: à l’époque de son transfert, en 2009, Grisélidis Réal était la 82e femme admise parmi les quelque 350 tombes. Bon nombre de ces élues n’y ont été acceptées que pour les faire reposer éternellement aux côtés de leur illustre époux.