Le nombre de médecins étrangers bat des records en Suisse. Les Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) en comptent 36%. En soi, ce taux ne signifie rien: il englobe des «étrangers» ayant grandi et étudié à Genève. Si on s’intéresse plutôt au lieu d’obtention du diplôme, il s’avère que 68% des médecins des HUG ont été formés en Suisse. Reste un tiers diplômé ailleurs et qui vient, en partie, combler un manque.
«Nous sommes en pénurie», déplore Pierre Dayer, directeur médical des HUG. Certaines spécialités s’inquiètent: la chirurgie, la médecine interne. D’autres souffrent déjà d’un déficit de médecins, comme la gériatrie ou la psychiatrie. Pour y remédier, l’Hôpital recrute à l’étranger ( lire ci-contre ) et s’en inquiète.
Assurer la qualité
Garantir la qualité des soins est plus délicat quand on engage des personnes formées un peu partout dans le monde. En Suisse, les diplômes de médecine européens sont jugés équivalents aux titres nationaux. Mais il n’en va pas de même avec le reste du monde. Il faut alors un examen au cas par cas. «Même un médecin sorti de Harvard aura de la peine à communiquer avec les patients s’il n’est pas à l’aise en français, précise le professeur Dayer. La médecine ne se réduit pas à la seule prestation technique.»
Les HUG imposent la maîtrise du français et une période probatoire de trois mois minimum pour les extra-Européens, suivie d’une évaluation signée par le chef de service. Il arrive (rarement) que l’évaluation ne soit pas favorable et que la personne ne soit pas retenue. Autre possibilité: engager des médecins comme stagiaires et les superviser pendant un an ou deux. L’attention et le temps qu’il faut leur consacrer sont réels, mais ces recrues «apportent une bouffée d’oxygène en cette période de pénurie».
Toutefois, et c’est la seconde préoccupation du directeur médical, «il y a un problème éthique à piller des pays en développement. Après l’Europe, on va plus loin, en Afrique par exemple, où former un médecin coûte très cher.»
Comment la Suisse en est-elle arrivée là? En vidant les bancs de ses facultés de médecine, regrette Pierre Dayer. «Dans les années 80, tout allait bien, l’Université formait 120 médecins par an. La pénurie a commencé à se faire sentir à la fin des années 90, coïncidant avec la réforme des études. A l’époque, les médecins de ville et les assurances parlaient de pléthore médicale…» Pour le cadre des HUG, si Genève n’a jamais institué de numerus clausus à proprement parler, il existe dans les faits avec une sélection qui s’opère comme un couperet à la fin de la première année.
Selon Pierre Dayer, la réforme des études, «en soi excellente, a eu un coût considérable pour l’Hôpital et contraint la Faculté à réduire sa capacité d’accueil. Heureusement, le nombre d’étudiants remonte. Mais il faudrait au moins 150 nouveaux médecins par an pour combler les besoins de l’Hôpital. Et je ne parle pas de la ville!»
Baby-boomers à la retraite
Le canton dispose certes, selon le médecin cantonal, du taux de spécialistes par habitant le plus élevé du pays, mais la génération des baby-boomers, nés à la fin de la guerre, part peu à peu à la retraite. «La moitié de nos membres actifs ont 55?ans et plus», note le président de l’Association des médecins de Genève, le Dr Pierre-Alain Schneider. Avec «le phénomène du temps partiel, en partie lié à la féminisation, il faut plus d’un médecin nouveau pour remplacer un sortant. En admettant qu’il n’y ait plus de croissance des besoins, ce qui paraît illusoire, il est probable que Genève absorbe au moins 100 nouveaux médecins par an, soit la production de la Faculté de médecine!»
Consultée, l’Université affirme que la baisse du nombre d’étudiants, il y a quelques années, ne fut pas le fruit d’une politique concertée: «Il y avait simplement moins d’étudiants à cette époque», avance Laurent Bernheim, vice-doyen de la Faculté de médecine. Aujourd’hui, la situation est, selon lui, sous contrôle. «Un rapport fédéral de 2007 demandait que l’on forme 20% de médecins de plus. C’est ce que nous faisons. Depuis 2007, 140 étudiants sont sélectionnés en fin de première année.» Avec une moyenne de 102 médecins formés par an depuis 1980, «on est largement au-dessus des 20%». Ne peut-on pas aller au-delà, au vu de la pénurie qui semble s’aggraver? «Le facteur limitant ne se situe pas chez nous, mais à l’Hôpital, en raison des places de stage limitées», répond Laurent Bernheim.