Alors que le pays souffre d’une pénurie de médecins, notre canton comptait, en 2009, 90 pédiatres dans le secteur ambulatoire, soit plus du dixième de ceux exerçant en Suisse (836). Depuis janvier 2010, la clause du besoin ne s’applique plus à la pédiatrie: la jeune génération peut s’installer librement. Etonnant, dans ce contexte, que deux pédiatres partent à la retraite sans avoir trouvé de repreneur pour leur cabinet.
«J’ai exercé pendant quarante ans, dont trente-trois ans ici.» A 67?ans, le pédiatre Jean Ballaman a «décidé d’arrêter, par fatigue». Avant Noël, son cabinet de la rue Hoffmann a fermé ses portes. Le médecin aura cherché un successeur pendant un an. En vain. Il se désole pour ses jeunes patients qui n’ont pas tous trouvé de nouveau docteur. Son confrère Claude Bolognini, 65?ans, partage la même inquiétude. Pédiatre au Grand-Saconnex depuis trente-deux?ans, il aimerait remettre son affaire en juin 2011. Les offres publiées via l’Association des médecins de Genève (AMG) et le Bulletin des médecins suisses sont restées sans réponse: «Je n’ai eu aucun téléphone!»
Comment l’expliquer? «Plus personne n’a l’esprit d’entreprise», regrette le Dr Bolognini. Le risque financier, la gestion du cabinet et de son personnel effraient les jeunes médecins, avance le président de l’AMG, le Dr Pierre-Alain Schneider. S’ajoute le spectre d’une rémunération peu attractive: «La situation économique des cabinets est de plus en plus précaire, à moins de travailler comme un fou.»
Féminisation et temps partiels
Autre élément d’explication: la pédiatrie s’est beaucoup féminisée. Les temps partiels se sont multipliés. Prisés par les hommes également, ils se concilient mal avec une activité indépendante en solo. Se consacrer corps et âme à la médecine représente un sacrifice auquel la jeunesse ne veut plus consentir. «Avant, les pédiatres avaient la vocation de sauver tous les enfants du monde, le week-end, la nuit, à Noël… La vie professionnelle n’offre plus les mêmes espoirs et fait partie d’un projet de vie plus global», résume le professeur Dominique Belli, qui dirige le Département de pédiatrie à l’Hôpital cantonal.
Retraitée depuis le 31 décembre 2010, la Versoisienne Delphine Mottu a «toujours travaillé à plein temps, entre 50 et 60?heures par semaine. C’était lourd, mais génial. Quand on exerce seul, on est très important pour les gens, on est la personne de référence.» Jean Ballaman et Claude Bolognini ont aimé ce «contact privilégié avec les patients. On est très impliqués. Ce n’est pas la même chose dans un cabinet de groupe, où les interlocuteurs varient.» A Champel, le Dr Daniel Halpérin abonde en leur sens. «Je ne changerais pas ma place pour celle d’un pion dans un cabinet de groupe, j’aime ma liberté, j’aime le contact très personnel que j’ai avec mes patients.»
A 34?ans, Melina Citraro Meyer est l’une des rares pédiatres de sa génération à exercer en cabinet individuel à Genève. Comme ses aînés, elle apprécie sa liberté. Et puis, sur le plan médical, «bien connaître son patient et le fonctionnement de sa famille permet de résoudre les problèmes plus facilement». Installée depuis trois ans, la spécialiste voit parfois revenir des enfants emmenés dans un centre d’urgences le week-end: «Les parents préfèrent reconsulter car leurs inquiétudes n’ont pas été désamorcées, malgré un travail parfait sur le plan technique.» Si elle se dit «très heureuse comme cela», Melina Citraro sait pourtant que ce modèle a vécu. «Cela implique de grosses charges financières. Je travaille beaucoup – un 100%, plus proche d’un 150%. Avec un enfant, c’est un peu difficile.»
De fait, la jeune génération privilégie désormais d’autres solutions. Si Delphine Mottu a pu, contrairement à ses confrères Ballaman et Bolognini, remettre son activité à une jeune médecin, cette dernière exerce dans un cabinet… de groupe, à Versoix également. S’installer à plusieurs offre un double avantage: le médecin peut travailler à temps partiel et le patient consulter plus tard le soir et le week-end.
«Cabinet clés en main»
L’attrait qu’exerce la Clinique des Grangettes illustre bien cette évolution. Dans le giron de son centre d’urgences pédiatriques – un succès, se félicite le directeur général Gilles Rufenacht, avec plus de mille consultations par mois – trois cabinets de pédiatrie ont ouvert en novembre 2010. Les médecins exercent comme indépendants, et reversent une redevance à la clinique, au prorata de leurs consultations. Secrétariat, administration, deuxième pilier, tout est organisé par les Grangettes. Un confort appréciable: «Ils trouvent ici une sorte de cabinet clés en main», relève le directeur. «Nous offrons une synergie intéressante entre pédiatres généralistes et pédiatres spécialistes (neuropédiatre, chirurgien, cardiologue, hématologue, radiopédiatres)», ajoute le Dr Alessandro Diana, responsable médical du centre. Dernier atout, et non des moindres: en reprenant un cabinet, il faut s’acquitter d’un «pas-de-porte», sorte de rachat de la patientèle. «Pourquoi s’endetter pour reprendre un cabinet alors qu’on peut s’installer dans du neuf?» s’interroge le Dr Diana. Selon lui, la formule des Grangettes a également convaincu les patients: «Les parents sont très satisfaits de trouver un pédiatre en urgence à l’endroit où ils ont leur médecin de référence.»
Les chiffres semblent confirmer cette évolution. En 2010, l’Etat a délivré 13 droits de pratique à des pédiatres. Aucun, semble-t-il, ne s’est installé en solo. Selon le conseiller d’Etat en charge de la Santé, Pierre-François Unger, «le médecin seul dans son cabinet n’a plus beaucoup d’avenir. On va vers un partage des lieux, des ressources, des connaissances. On travaille sur un mode plus coopératif, on gagne en confort de vie. Et on est meilleur quand on n’est pas usé.» Un enthousiasme tempéré par le président de l’AMG. S’il prédit «un grand avenir aux cabinets de groupe», il n’y voit pas «la solution universelle. En périphérie, c’est même une façon d’éloigner les médecins de la population en diminuant le nombre de cabinets. Or une qualité importante de la pédiatrie est la proximité.»