ENQUETE

A chacun son hosto

Par Marie Prieur le 22.12.2010 à 00:00

Sauf pour les urgences, la coopération transfrontalière en matière hospitalière est à la traîne.

La première pierre a été posée la semaine dernière. D’ici à l’été 2012, un hôpital flambant neuf ouvrira ses portes juste de l’autre côté de la frontière, sur le site du Brouaz, à Annemasse. Un établissement privé qui vient combler le vide laissé par le déplacement de l’hôpital public en construction, lui aussi, à 11?kilomètres de là, à Findrol. Ainsi, la réorganisation du réseau hospitalier de France voisine se poursuit. Le Centre hospitalier de la région d’Annecy (CHRA) ayant entamé le bal en déménageant en 2008 à Metz-Tessy. «Nous sommes dans un territoire en plein développement tant sur le plan économique que démographique. Notre défi est d’assurer à notre population le meilleur accès aux soins possible», commente Christian Dupessey, conseiller régional et maire d’Annemasse, le jour de l’inauguration officielle du chantier. Quelle place occupent les Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) dans ce vaste chambardement? Elle est réduite au minimum à vrai dire. «En dehors de l’urgence, on a affaire à un immobilisme absolu en matière de coopération hospitalière», affirme tout de go le député-maire de Divonne, Etienne Blanc. Si les cas d’urgence bénéficient en effet d’un accord bilatéral, les résidents du Pays de Gex et de la Haute-Savoie ne peuvent profiter de la proximité immédiate des HUG et de ses nombreux spécialistes. Prenant un exemple parmi d’autres, Pierre-François Unger, le conseiller d’Etat en charge de l’Economie et de la Santé, appuie: «Nous avons le meilleur centre de neurochirurgie vasculaire de Suisse. Pourtant, les malades pris en charge à Annecy sont transférés à Grenoble. Or, chaque minute compte.» Du côté des élus locaux, qui vivent cette réalité au quotidien, l’intégration des HUG dans le réseau d’hospitalisation français est une évidence: «Je souhaite quant à moi que les HUG puissent jouer le rôle d’hôpital universitaire de référence», affirme Christian Dupessey. Les propositions formulées auprès des instances étatiques par Etienne Blanc vont elles aussi clairement dans ce sens. Le député-maire de Divonne n’en démord pas. «Depuis Divonne, on voit les toits de l’hôpital de Nyon; c’est méconnaître notre région que de continuer à envoyer les patients à Lyon», s’insurge l’élu.

Fuite des patients

Quels sont les freins? «Lorsque l’on sort de la problématique des urgences, la sécurité sociale ne rembourse pas un séjour aux HUG aux personnes non assurées à la LAMal» explique Bernard Gruson, directeur des HUG. Lorsqu’ils sont assurés en Suisse ou que leur assurance privée le leur permet, certains frontaliers peuvent cependant se faire soigner aux HUG. «Actuellement, au tarif confédéré, précise le directeur. Mais le Conseil d’Etat s’est montré ouvert à adopter des tarifs identiques aux Genevois pour les frontaliers, à condition qu’ils soient assurés LAMal.» Seulement voilà, aux yeux de l’Agence régionale de santé (ARS) de Rhône-Alpes, cette fuite de la «patientèle» est inacceptable. «L’Etat français veut que ses hôpitaux soient rentables», résume Christian Dupessey. Côté genevois, on dit comprendre de tels impératifs. «L’enjeu, c’est la population de la couronne. Les Hôpitaux universitaires de Grenoble et Lyon sont à la recherche du nombre de cas suffisants. On sait ce que c’est, on a exactement le même problème», souligne dans un sourire Bernard Gruson. Or, pour Pierre-François Unger, c’est justement cette logique de rentabilité, valable des deux côtés de la frontière, qui justifie une coopération accrue. «On est déjà en surcapacité hospitalière dans le bassin lémanique. Surcapacité qui ne fait que s’accroître avec l’ouverture récente du grand centre d’Annecy ou encore de celui de Findrol. On devrait plutôt mettre à profit notre proximité pour mutualiser nos moyens.» Et de poursuivre: «Sans compter les difficultés que l’on rencontre à recruter du personnel médical et infirmier.»

«Inertie de l’Etat»

Mais l’ARS ne l’entend pas de cette oreille. Réfutant le terme de protectionnisme, Pascale Roy, déléguée territoriale pour la Haute-Savoie de l’Agence régionale de santé de Rhône-Alpes, admet: «Nous sommes entrés dans l’ère de la rémunération à l’activité. Notre souci, c’est de faire tourner les hôpitaux existants.» Une logique qui fait bondir Etienne Blanc. Le député n’a pas de mots assez forts pour qualifier son découragement face à une telle situation: «Cela fait 15?ans que cela dure. On est face à une inertie de l’Etat qui reste arc-bouté sur le principe de souveraineté dans le domaine de la santé.» Et d’ajouter: «Le pire, c’est que l’on continue du côté de l’ARS à donner l’illusion de vouloir avancer dans ce dossier. Qu’on nous dise une fois pour toutes que l’ARS ne veut pas de cette coopération, au moins on arrêtera d’organiser des réunions bilatérales qui n’aboutissent à rien.» Dans le Schéma interrégional d’organisation sanitaire (SIOS) «Sud-Est», qui court de 2007 à 2012, la préoccupation apparaît déjà. On peut ainsi lire qu’en ce qui concerne la Haute-Savoie, «le renforcement de la neuroradiologie diagnostique au CHRA et la formation des chirurgiens du CHRA ont permis de réduire considérablement le nombre des transferts sur Genève. Ce nombre est passé de 10 patients en 2005 à 2 en 2006.» Ce qui semble réjouir les autorités françaises compétentes en la matière désole a contrario Bernard Gruson. Selon lui, «Genève est très ouvert mais on ne rencontre pas la même ouverture côté français. Aujourd’hui, il y a clairement un blocage.» Même constat pour Pierre-François Unger: «J’espère que ce n’est qu’une pause et pas un renoncement. Ce qui serait d’autant plus déplorable à l’heure de la construction de l’agglomération franco-valdo-genevoise.»

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