?Prison de La Brenaz

S’évader par la photo

Par Anna Vaucher le 02.11.2011 à 23:59

Ils ne sont que trois pour l’atelier photo cet après-midi. Omar* est sorti de prison hier et Abdou, qui en a été privé la semaine dernière pour mauvaise conduite, a préféré ne pas revenir pour l’avant-dernier cours.

Ils ne sont que trois pour l’atelier photo cet après-midi. Omar* est sorti de prison hier et Abdou, qui en a été privé la semaine dernière pour mauvaise conduite, a préféré ne pas revenir pour l’avant-dernier cours.

Après le thème de la cellule et du portrait, le photographe Patrick Gilliéron Lopreno** choisit pour ce septième rendez-vous de travailler dans la cour sans verdure de La Brenaz, à Thônex, où une quinzaine de détenus passent les deux heures de promenade quotidienne auxquelles ils ont droit. Allers-retours en ligne dans l’espace clos, échauffement contre le grillage, amorce d’un match de foot. Il fait chaud pour un après-midi d’octobre. «Profitez du ciel, des arbres plus loin, du grillage, leur suggère le photographe, qui a eu l’initiative de cet atelier dispensé bénévolement. Jusque-là, ils ont chaque fois été très cadrés, maintenant le but est de les laisser photographier librement.» Pourtant, ils ne mitraillent pas tellement avec leur Nikon Coolpix automatique. «C’est bien, ça nous casse de la routine, c’est un moment de partage. Mais c’est pas évident aujourd’hui, parce qu’il y a du monde dans la cour, souffle Amir. Il y en a quelques-uns qui commencent à râler là-bas, ils pensent qu’on va les prendre en photo.» Djal ne parle pas, monte quelques marches pour saisir en hauteur des prisonniers que l’on ne reconnaîtra pas de dos. Patrick: «Excellent, le jeu avec l’ombre.»

Dans la cour, Claude-Alain Barraud, le gardien chef, explique que «ce type d’activités aide à la gestion de l’établissement. Plus il y en a, mieux c’est. Ce sont des interventions qui permettent de voir les détenus différemment et qui leur offrent d’autres perspectives. Ça les change, ils sont tout contents.» Sauf aujourd’hui: «C’est difficile parce que les autres détenus ne comprennent pas ce que vous faites là, note Essis, en tenant son appareil discrètement. Ils ont peur d’être en photo dans le journal ou qu’on balance sur eux. Ça va créer des tensions entre nous, c’est mieux qu’on retourne à l’intérieur, maintenant. Parce qu’après, vous, vous partez, mais pas nous. Vous savez, c’est la prison ici. C’est l’enfer ici.» Avant de rentrer, Amir fait quelques passes de foot.

Se calquer sur la vie courante

La Brenaz a peut-être la réputation d’être un petit centre pénitentiaire tranquille, les bruits y sont aussi froids qu’ailleurs. Portes blindées qui claquent, pas qui résonnent dans les couloirs vides couleur béton. Ses 68 prisonniers ont tous été jugés et purgent leur peine d’au maximum trois ans, dont un seul pourra être effectué dans ce bâtiment, servant principalement à désencombrer Champ-Dollon, qui croule sous les détenus.

En moyenne, ils ont 24?ans et passent ici 71?jours. Dans un établissement d’exécution des peines, c’est l’article 75 du Code pénal qui prévaut, stipulant, en résumé, que l’on ne prive «le détenu que de liberté. On essaie de se rapprocher le plus possible de la vie extérieure, c’est pour cela que nous sommes preneurs de ce genre d’activités. Cela paraît ludique, mais on doit se calquer au maximum sur la vie courante, pour socialiser l’individu. Dès qu’il entre chez nous, notre objectif, c’est la sortie», explique Emmanuel Foray, le directeur. Se calquer sur la vie courante consiste pour les prisonniers de La Brenaz à travailler la demi-journée dans des ateliers de maintenance — nettoyage, buanderie, cuisine, boulangerie, etc. — pour 4?fr.?10 de l’heure. Une rémunération qui leur permet de se payer «la télé en cellule, des clopes, des corn-flakes», et censée ainsi leur apprendre à gérer le quotidien. L’autre demi-journée est consacrée aux «loisirs», prendre un peu l’air, aller à la bibliothèque, à la salle de sport qui reste en détention l’occupation privilégiée.

Ce n’est pas le paradis

L’atelier photo est un «plus» dans le programme, valorisant des détenus qui verront leurs images exposées dans la prison. «La photo ne m’intéressait pas particulièrement, mais j’ai appris des choses, remarque Esiss. Les ombres, les lumières. Surtout Photoshop! Avant, je voyais des filles tellement parfaites dans les magazines, ça m’intriguait. Maintenant, je sais comment ils font! Je ne serai pas photographe, mais ça pourra peut-être devenir une passion, demain ou après-demain.»

On regarde ensemble les photos qui pourraient être publiées dans le journal. «Surtout pas celle-là, poursuit-il en montrant du doigt une fausse Rolex sur papier glacé. Les gens vont encore croire qu’on est des détenus de luxe. A la télé, on parle de la prison comme si c’était le paradis. Mais après 18?h, tu es seul dans ta cellule. Il y en a que ça rend paranos. Moi aussi, ça m’est arrivé de parler seul, de faire des allers-retours dans ma cellule. Ça pousse à la folie. Mais qu’ils viennent voir, ceux qui pensent que c’est mieux dedans que dehors. Ils ne tiendront pas trois minutes.»

*Les prénoms des détenus sont fictifs

**Le photographe réalise depuis 2010 un travail personnel sur la prison et collabore avec différents médias, dont la «
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