Son dernier ouvrage, Le paradis du néant, sorti cette année, est un prolongement du Néant quotidien que l’auteure cubaine avait publié en 1995. C’est à la suite de cette parution, il y a seize ans, que Zoé Valdés, aujourd’hui 52?ans, avait été contrainte à l’exil, pour insoumission au régime castriste. Ces ouvrages forment deux histoires indépendantes, dans lesquelles on retrouve la plupart des personnages. Ils se situent dans un nouveau contexte, ont vécu entre-temps beaucoup d’histoires, et ont quitté Cuba pour ce paradis utopique, qui évoque la désillusion, la résistance d’un exilé, le combat qui ne s’achève jamais. Et l’apprentissage de la liberté, pour quelqu’un qui a auparavant vécu surveillé, persécuté. Rencontre à Morges, où Zoé Valdés présentera son livre au public les 3 et 4 septembre, à l’occasion de la 2e?édition du Salon Le livre sur les quais.
Quelle est la part d’autobiographie dans votre dernier ouvrage?
Ce n’est pas important, car c’est avant tout un roman. Evidemment, le personnage de Yocandra me ressemble, celui de la mère est très inspiré de la mienne. Mais il contient aussi d’autres réalités. Ce n’est pas un témoignage mais une histoire littéraire. La plupart de mes livres parlent de Cuba. C’est mon refuge d’exilé, de ne pas fuir les démons, mais d’apprendre à vivre avec. La littérature fait en sorte que les expériences dures et violentes deviennent moins dures et moins violentes, toujours avec le prétexte qu’on est en train de créer quelque chose.
Qu’est-ce qui est le plus dur dans l’apprentissage de l’exil?
Chaque exilé est un monde, il n’y a pas de règles. Il y a des gens, comme moi, qui vivent de façon euphorique les trois premières années. Ensuite le plus dur arrive, quand vous vous rendez compte que vous ne trouverez plus jamais le pays que vous avez laissé. Au début, tout se passait très vite, je n’avais pas de papiers, donc je ne pouvais ni voyager, ni travailler, je devais passer tous les trois mois à la Préfecture, jusqu’à ce que l’Espagne me donne la nationalité en 1998. Mais euphorique ne veut pas dire joyeux, c’est dans le sens où il faut lutter pour vivre, résoudre les problèmes, il fallait que je travaille, j’avais une petite fille de 15?mois, j’étais arrivée avec 20?dollars seulement, j’avais nulle part où vivre, je parlais mal la langue. L’euphorie, c’est aussi la tristesse, l’amertume, le désespoir.
Vous disiez que «L’éternité de l’instant» vous avait apaisé. Qu’en est-il du «Paradis du néant»?
C’est un livre douloureux, qui a remué beaucoup de choses en moi, mais c’est aussi un refuge. Je voulais raconter une histoire comme Buster Keaton, qui soit chaplinesque, où on rit, où on pleure. Je voulais que le rire soit au même niveau que les pleurs.
Vous utilisez un vocabulaire parfois grossier. Pourquoi?
Il y a un livre très important pour tous ceux qui écrivent en espagnol, c’est Don Quichotte, dont la dédicace va «al vulgo», c’est-à-dire au langage populaire. Il contient de nombreuses «malas palabras», de gros mots, qui sont pour moi les meilleurs, parce qu’ils peuvent être très drôles. Je ne sais pas si en français c’est pareil, mais il y a des phrases qui sont d’une vulgarité délicieuse. Le travail de l’écrivain, c’est de leur donner une élégance inattendue.
Après la parution du «Néant quotidien», vous avez été contrainte à l’exil. Avez-vous parfois regretté de l’avoir écrit?
C’est mélangé. On est à la fois soulagé d’avoir eu le courage de le faire. Mais vous savez que vous ne pourrez plus revenir en arrière, que vous ne reverrez plus jamais votre famille, vous perdez tout, pour des prises de position. Je n’ai plus rien à Cuba.
Pensez-vous que vos livres peuvent avoir un impact politique?
Quand «Le néant quotidien» est sorti, un journaliste français m’a demandé si je croyais que j’allais changer les choses à Cuba. J’ai répondu que oui, qu’un livre en avait le pouvoir. Eh bien seize?ans plus tard, il m’a interviewée à nouveau pour «Le paradis du néant». Je lui ai demandé s’il se souvenait de sa question, et je lui ai dit qu’aujourd’hui je lui répondrais tout le contraire.
Comme l’héroïne de votre livre, côtoyez-vous des milieux très différents?
Oui. Je crois que les écrivains ne peuvent pas vivre autrement. Il y a deux mots qui comptent pour eux: la liberté et la vie. La vie, ça signifie qu’il faut vivre avec des gens de tous les horizons. Moi j’ai vécu dans un milieu très pauvre, rien n’était prévu pour que je devienne écrivain. Mais c’est mon entourage qui a fait de moi celle que je suis. La liberté, c’est être soi-même, ne pas s’enfermer dans des croyances, que parce qu’on est écrivain, on doit avoir une belle bibliothèque, par exemple. Enfant, j’avais très peu de livres, on vivait dans une petite chambre à cinq. Quand je suis arrivée en France, on était trois dans un studio, dans un entresol. Et aujourd’hui, j’ai une chambre à moi, rien que pour écrire, j’ai une bibliothèque avec mes livres, rangés. Et quand ils sont rangés, je ne les trouve pas. Alors il faut que je les mette tous par terre, c’est comme ça que je m’y retrouve. J’ai besoin du chaos. La liberté, c’est de ne pas s’imposer des choses parce qu’on a changé. On est ce qu’on est aujourd’hui, mais on est aussi ce qu’on a été hier.
Vous dites aussi que vous étiez très Parisienne à Cuba et très Cubaine à Paris?
Oui, j’étais même punk à Cuba! Je crois que j’étais la première, et ça s’est fait par hasard. J’avais 21?ans et une amie qui n’était pas coiffeuse m’a coupé les cheveux, beaucoup trop court. A l’époque, on ne trouvait presque que les magazines «Spoutnik» ou «Femme soviétique». Dans chaque numéro, il y avait la typique ouvrière avec son foulard. A force de recherche, on avait trouvé une revue capitaliste dans laquelle on avait vu une fille qui s’était rasé le crâne d’un côté et teint les cheveux en bleu de l’autre. On n’avait pas de couleurs, mais on avait du bleu de méthylène, utilisé contre les problèmes de peau. Je m’en suis recouverte d’un côté, et l’oreille aussi, je l’avais bleue! J’étais punk à faire peur! Pour les fêtes, c’était hyperbranché, et pour l’école, je mettais un foulard. Vu que c’était interdit, je disais à la prof que je voulais vraiment devenir une ouvrière soviétique, et elle ne pouvait plus rien dire. On en rigolait beaucoup. Mais avec mes copines devenues punk entre-temps, ça nous a aussi valu de faire des jours de prison, quand la police nous tombait dessus.
Chez Yocandra, on sent le paradoxe entre cette haine du régime, et en même temps l’amour du soleil cubain. Faut-il apprendre à vivre avec ça, après l’exil?
Oui, surtout quand on a un beau pays. Mais je n’ai pas de haine. J’en ai eu, et j’ai fait un effort énorme pour que cette haine devienne mépris, ce qui est encore plus fort.
Quelle est la prochaine étape?
Je ne sais pas. Jamais le pardon, ça, je peux vous assurer. Je ne pardonnerai jamais les gens qui pendant cinq?ans criaient à ma mère «Traître, ta fille est un traître» chaque fois qu’elle sortait de la maison. Ils l’ont rendue malade. Parce que le cancer de ma mère, je suis sûre que c’est à cause de tout ce qu’on lui a fait. C’est impossible de pardonner et je ne suis pas religieuse, ça m’ennuie tous ces trucs. Par contre, je crois à la Vierge, parce que je suis féministe. C’est son tour maintenant, ça y est, c’est bon, le Dieu, il m’ennuie trop.