Lorsque un célèbre artiste âgé disparaît, il est de bon ton de le qualifier de «dernier témoin d’une époque révolue». Pour Kurt Sanderling, c’est doublement vrai. A la fois dépositaire de la tradition symphonique allemande et interprète hors pair du répertoire russe, le maestro allemand est décédé samedi à deux jours de son 99e anniversaire.
Sa carrière n’aura ressemblé à aucune autre. Né en 1912 à Arys, alors en Prusse orientale (aujourd’hui Orzysz, en Pologne), Kurt Sanderling étudie le piano et la direction d'orchestre à Königsberg et Berlin. Très jeune, il devient répétiteur à l’Opéra d’Etat de Berlin (rebaptisé depuis Deutsche Oper) entre 1931 et 1933. Il fréquente alors la crème des musiciens allemands. D’origine juive, engagé politiquement à gauche, il est empêché de travailler dès la prise de pouvoir par les nazis. Il décide d’émigrer en Russie soviétique en 1936. L’accueil des milieux musicaux est chaleureux. En 1941, il devient l’assistant du légendaire Yevgeny Mravinsky, chef titulaire de l’Orchestre philharmonique de Leningrad. Deux ans plus tard, Kurt Sanderling rencontre pour la première fois le compositeur Dimitri Chostakovitch, avec qui il se lie d’amitié et dont il dirigera régulièrement les symphonies.
Sa position privilégiée lui permettra d’enregistrer de nombreuses oeuvres dans d’excellentes conditions, à la tête du Philharmonique de Leningrad, qui est alors considéré comme l’un des meilleurs orchestres du monde. En 1960, il retourne à Berlin, pour reprendre les rênes de l’Orchestre symphonique moribond de la partie Est de la ville. Sa réputation de musicien profond et de travailleur méthodique franchit le rideau de fer, et il se voit invité de plus en plus fréquemment à l’Ouest.
Entre 1986 et l’an 2000, il se retrouvera une dizaine de fois à la tête de l’Orchestre de la Suisse romande au Victoria Hall, notamment en 1998 pour une 4e Symphonie de Brahms d’anthologie, dont les musiciens de l’OSR se souviennent aujourd’hui encore avec émotion. Après ses 90 ans, Kurt Sanderling s’est progressivement retiré de la vie musicale, conservant ses dernières forces pour quelques concerts annuels à Berlin, sa ville de prédilection. Ses trois fils sont tous musiciens: Michael joue du violoncelle, tandis que Stefan et Thomas ont suivi avec succès la même voie que leur père.