«En entrant dans la salle d’accouchement, j’avais le sentiment d’aller à l’abattoir.» Christelle Chatelanat n’oubliera jamais ce 15 juin 2002: «Le jour où j’ai perdu Tao. En taoïsme, cela signifie: sur le chemin de la vie éternelle.» Son premier enfant, comme elle l’appelle, est mort, alors que cette rayonnante jeune femme était enceinte de six mois…
Si elle a pu affronter «cet arrachement brutal», c’est d’abord grâce au tact d’une professionnelle à la Maternité: «J’ai eu la chance qu’une sage-femme pose délicatement sa main sur mon ventre et me dise: imaginez que vous allez libérer son âme.» Une intervention salutaire en forme de déclic pour Christelle et son époux. Des «parents orphelins» décidés à «faire de ce terrassement leur force»: «Nous avons deux autres garçons aujourd’hui, Deïwa et Dara. Tao reste notre force!»
Manque de reconnaissance
Bien des couples n’arrivent pourtant pas à faire le deuil d’un enfant jamais né: «Où est-il? Pourquoi n’existe-t-il pas de traces de cet être qui a vécu en moi?» La singularité du deuil périnatal est frappante. Il se distingue de celui auquel nous sommes habituellement confrontés quand nous perdons un être proche: aucun mot ne désigne les parents endeuillés d’un enfant décédé avant de naître. Aucune image autre que médicale ne représente cet enfant. Il n’est pas né. Pour la société, il n’a tout simplement pas existé.
Ce manque de reconnaissance, associé à la terrible crainte de l’oubli, peut entraîner des conséquences dramatiques. Touché par «la douleur des familles», le Conseil administratif de la Ville de Genève, emmené par Manuel Tornare, souhaitait depuis longtemps leur offrir un symbole fort de soutien. L’objectif est désormais atteint: un lieu de recueillement et de souvenir vient en effet d’être dédié au deuil périnatal au Cimetière de Saint-Georges.
«La simultanéité d’une vie qu’on attend et d’une mort qui survient plonge souvent les parents dans un abîme», a relevé le magistrat socialiste en célébrant la première cérémonie genevoise laïque destinée à aider les familles de bébés non nés (nos éditions des 14-15 mai).
Lieu éphémère
Pour concrétiser ce «très désiré» projet, la Municipalité a mandaté l’artiste Carmen Perrin. Intitulée «un moment suspendu», son œuvre est composée de 49 carillons suspendus à un cèdre en plein cœur de Saint-Georges. Une belle manière de confier au vent, qui fait tinter les instruments sonores, les âmes de ces petits êtres partis trop tôt…
Cette «sépulture», subsistant sur le site pendant sept?jours, sera reconstituée chaque année, lors de la pleine lune du mois de mai. Elle crée ainsi un lieu à la fois éphémère et permanent, à l’image de ces enfants disparus, mais toujours présents dans la mémoire de leurs familles et de leurs proches. «Ma mère a vécu un tel drame quand j’avais 3?ans. Un vrai sujet tabou dont on ne parlait pas, se souvient Carmen Perrin. Je suis sensible à ce traumatisme qu’elle a dû supporter secrètement, car dans notre culture sud-américaine, un tel événement suscite la honte.»
L’artiste s’est efforcée de trouver «la distance juste» en travaillant avec des moyens sobres: le son des carillons – dans lesquels les parents peuvent glisser de petits mots à leurs enfants – liés harmonieusement aux éléments de la nature. Un effet sonore qui séduit tout particulièrement Alexandre Breda, le nouveau chef de service des pompes funèbres de la Ville: «Le vent qui passe à travers les carillons permet aux différents messages de se propager. Une belle symbolique.» Ce dernier est ravi par cette manifestation spontanée, qui ne nécessite «pas de statut juridique particulier».
D’autres villes ont pris les devants. Telle Berlin, qui s’est dotée d’une stèle en hommage aux enfants morts avant la naissance. Avec cette phrase du «Petit Prince» d’Antoine de Saint-Exupéry gravée dans le socle du monument: «Et quand tu seras consolé, tu seras content de m’avoir connu.» Plus près de nous, Yverdon a créé en 2007 le Jardin du souvenir, symbolisé par une étoile filante…
L’Association Kaly en soutien
Autant de rituels qui ont tout leur sens pour Lyvia Stoudmann, présidente de l’Association Kaly, constituée il y a deux ans pour soutenir les personnes confrontées au deuil d’un bébé ou d’un jeune enfant. «Après avoir vécu moi-même ce drame, il y a trois ans, alors que j’en étais à ma 34e semaine de grossesse, j’ai voulu aider d’autres parents meurtris à se relever et à se relancer.»
L’association offre, à cet effet, une écoute téléphonique (079?532?29?44), un lieu d’accueil ainsi qu’une bibliothèque sur cette thématique. «Notre objectif est de briser le tabou. Ce genre d’événement fait peur. L’entourage ne sait pas comment réagir, constate Lyvia Stoudmann. Certains préfèrent ainsi rester muets ayant l’impression que si on n’en parle pas, on fera moins de mal. D’autres font preuve de maladresse. On m’a ainsi souvent dit: c’est mieux de le perdre maintenant qu’à 3 ou 4?ans…»
Une réalité quotidienne qui vous marque à jamais. Esther Janssen se réjouit ainsi de ce nouveau lieu de recueillement à Saint-Georges. Si précieux: «La récente cérémonie m’a permis de donner un vrai acte de deuil à Joël.» Cette femme attendait en fait des jumeaux quand elle a perdu l’un d’eux en route, à son 3e?mois de grossesse. C’était il y a vingt ans. Et la déchirure est toujours aussi présente. «L’arrivée de mon autre fils m’a procuré un immense bonheur. Mais je n’ai pu faire le deuil de Joël qu’un an plus tard. Et son frère aussi. Il faisait des dessins de la dernière échographie de Joël et ne dormait pas jusqu’au jour ou une réflexologue m’a encouragée à lui parler du décès de son frère jumeau. Ça nous a libérés tous les deux.»
Christelle Chatelanat a, elle, abandonné sa carrière commerciale pour se spécialiser dans l’accompagnement thérapeutique des personnes en deuil ou en fin de vie. Grâce à son association «BB Lumière», elle aide notamment les femmes ayant accouché d’un enfant mort prématurément et qui lui demandent: «J’ai tout cet amour maternel en moi; j’en fais quoi?»