ACCIDENT DE BERNE

La vie d’un ours vaudrait-elle plus que celle d’un handicapé mental?

Par SERGE GUMY le 25.11.2009 à 00:04

Blessé par balle samedi, l’ours «Finn» va mieux. Son sort émeut l’opinion, au point que plus personne ne parle du handicapé mental attaqué par la bête sauvage. Cet oubli reflète-t-il la hiérarchie des valeurs de notre société?

«Finn» va mieux. La vie de l’ours n’est apparemment plus en danger. Le bulletin de santé délivré hier par les responsables du BärenPark de Berne aura sans doute rassuré les nombreux fans du plantigrade, blessé par balle samedi après-midi par un policier après que l’ours eut attaqué un handicapé mental de 25?ans qui s’était introduit dans son enclos.?

Pots de miel, cadeaux, messages sur Internet, cartes de vœux: les témoignages de sympathie pour l’ours affluent. «Finn, ne meurs pas!» titrait hier le Blick. Du jeune homme handicapé, il n’en est plus question. Ou alors, c’est pour dire, comme certains internautes sur Facebook, que mieux aurait valu tirer sur l’homme. La vie de l’ours vaudrait-elle plus que celle d’un handicapé mental? «Personne ne le dira jamais, ce ne serait moralement pas acceptable, mais il n’y a plus qu’un pas à franchir», analyse Emmanuel Gouabault, chercheur en sociologie à l’Université de Genève.

Ce spécialiste des rapports entre l’homme et les animaux constate en tout cas que les réactions du public sont plus favorables à l’ours qu’à sa victime. A ses yeux, Finn rappelle d’ailleurs beaucoup Knut, l’ourson polaire du Zoo de Berlin rejeté par sa mère et adopté par l’opinion.

Ils ont une personnalité et une psychologie propres

«D’abord, ce sont deux ours, une espèce autrefois considérée comme nuisible, à l’instar du loup ou du dauphin, mais qui a été réhabilitée dès les années?60 dans le sillage de la prise de conscience environnementale. Ensuite, ils sont tous deux personnifiés, ils ont une histoire et même une psychologie. Ils occupent une place intermédiaire entre l’homme et l’animal: extraits de leur environnement naturel, ils sont intégrés à l’environnement humain, dans des zoos.» Enfin, proches de nous physiquement, les plantigrades le sont aussi de nos préoccupations. «Knut joue ainsi un rôle d’ambassadeur contre le réchauffement climatique.»

Elle est donc loin, l’image de la bête sauvage qui a attaqué un homme samedi – certes pour défendre son territoire. Emmanuel Gouabault voit dans cette inversion des rôles de l’agresseur et de l’agressé l’expression de la mauvaise conscience de l’humain vis-à-vis de l’animal: «L’ours est devenu une espèce à protéger. Nous nous sentons une responsabilité à son égard puisque nous nous sentons coupables de sa disparition. On en vient donc à l’excuser, au prétexte qu’il n’est pas si méchant.»

«Une société paradoxale»

Présidente d’Insieme Genève (association des proches de handicapés mentaux), Anne Emery Torracinta trouve cette inversion des rôles «choquante». «On personnalise l’ours, pas la personne. Est-ce parce qu’elle est handicapée? Parce qu’on ne connaît rien d’elle? Nous vivons quoi qu’il en soit dans une société paradoxale où les animaux prennent parfois plus de place que les humains.»

Pécherions-nous par sensiblerie? Emmanuel Gouabault réprouve l’usage du mot, qui revient à dénigrer «le développement d’un réel intérêt pour les animaux et la recherche de la proximité avec eux. Mais l’évolution devient problématique quand on vient à se demander ce qu’il faut faire des handicapés mentaux.»


«Finn» devra peut-être être opéré

L’ours Finn va mieux. Il reste sous antibiotiques et sous de puissants antidouleurs. Mais ses chances de survie augmentent, selon le directeur du Parc aux ours de Berne, Bernd Schildger. L’animal peut se déplacer plus facilement que la veille et est aussi plus attentif à son environnement. Les responsables du parc sont en contact avec l’Université de Berne pour décider d’une éventuelle intervention chirurgicale pour lui extraire des éclats du projectile disséminés dans son corps.

Bernd Schildger a répété que le policier a bien agi en tirant sur l’ours. La police cantonale bernoise a de son côté justifié l’usage d’une munition baptisée «stop» pour neutraliser l’animal. Ce projectile ne transperce pas le blessé mais éclate dans le corps après l’impact. Ce type de munition, introduit en Suisse en 2007, est conforme au droit international, selon la police. Quant à la victime de Finn, un handicapé mental de 25?ans, elle est toujours hospitalisée. La police comme les autorités judiciaires n’ont pas voulu donner d’informations à son sujet.

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