«J’ai peur pour la santé de mes enfants. Et ce projet va défigurer le cœur du Valais», martèle Eric Bianco. Cet opposant à la ligne Chamoson-Chippis multiplie les arguments pour faire enterrer ce futur «mastodonde» de 380 kilovolts (kV). Et ils sont des milliers comme lui le long du Rhône à combattre les projets d’autoroutes électriques. Que ce soit sur l’axe Châtelard-Rosel, dans le Bas-Valais, ou sur celui de Chippis-Mörel, dans le Haut-Valais. Pétitions, oppositions et polémiques fleurissent, avec le soutien plus ou moins marqué des autorités.
Mais le Valais peut-il refuser de transporter cette électricité qui l’enrichit? Lui qui fournit 10 milliards de kilowattheures par an, soit un quart de la production suisse, avec ses grands barrages. L’économie électrique, c’est «3 milliards de produit intérieur brut pour le canton», reconnaît le conseiller d’Etat et sénateur Jean-René Fournier (PDC). A elles seules, les redevances rapportent 110 millions par an. Et elles pourraient doubler durant la prochaine décennie. Certes, 20% seulement des installations électriques du canton sont en mains valaisannes. Mais elles le seront à 100% avec le retour des concessions, dès 2040. «On a l’électricité, on ne peut pas la transporter par télépathie», résume le conseiller national PDC Christophe Darbellay.
Le grand écart
Les autorités valaisannes font donc le grand écart entre les revendications locales et la nécessité économique de boucler le réseau national est-ouest à très haute tension. «Bien sûr que le canton a beaucoup d’intérêts, analyse Thomas Burgener (PS), ministre de l’Economie. Mais certaines lignes ont pu être enterrées, comme par exemple au Tessin. Il est du devoir du gouvernement d’écouter la population et d’analyser toutes les possibilités de réduire les nuisances.»
Qui va payer?
En réponse à une intervention de Jean-René Fournier l’an dernier, le département de Moritz Leuenberger vient de mettre en consultation un système d’évaluation pour enterrer, ou non, les lignes. Il pourrait être appliqué sur les 67 projets nationaux définis comme prioritaires par Berne. «Mais toute la question est de savoir qui va payer ces surcoûts», résume Marianne Zuend, porte-parole de l’Office fédéral de l’énergie (OFEN). Thomas Burgener, qui quittera ses fonctions de conseiller d’Etat dans quelques semaines, souhaite «bonne chance» à son successeur.
Bras de fer à Salvan contre les protecteurs de la nature
Salvan a réussi l’impossible: rallier toutes les factions politiques valaisannes à sa cause. La totalité des parlementaires du canton sont allés frapper à la porte de Moritz Leuenberger. «De la gauche-gauche à la droite-droite, hein!» sourit Roland Voeffray, président de cette commune de 1200 âmes située au-dessus de Martigny. Mais qu’est-ce qui mobilise tant les élus? La future ligne à très haute tension Châtelard-Rosel, de 380 kilovolts (kV), et ses pylônes de 90?m de haut pourraient frôler la zone à bâtir de la commune, à 40?m des premières habitations. La ligne actuelle, plus assez costaude, sera démontée pour faire place à ce Goliath aérien. Il s’agit d’acheminer l’électricité fournie par la nouvelle centrale de pompage de Nant de Drance, laquelle triplera bientôt la puissance du barrage d’Emosson.
«D’accord, disent les opposants, mais pas sur notre village!» Il suffirait de faire passer l’autoroute électrique 400?mètres en aval, au fond de la vallée du Trient, et tout le monde serait content. «Il n’y a que de la forêt en bas, cela ne gênerait personne», juge Roland Voeffray. Les porteurs du projet (Atel et les CFF) n’ont rien contre.
Un os: la vallée du Trient
Mais il y a un os: la vallée du Trient figure à l’Inventaire fédéral des paysages (IFP). Les écologistes ne veulent pas entendre parler d’une ligne électrique dans cette gorge. «Ce n’est pas négociable! tonne Thierry Largey, chargé d’affaire de Pro Natura en Valais. Je ne peux pas imaginer qu’on torde à ce point le bras à l’Office fédéral de l’environnement pour défigurer le site du Trient.» Les politiques, eux, l’imaginent fort bien. «Le couloir projeté passe de toute façon en partie dans le Trient, fait remarquer Christophe Darbellay (PDC). Il s’agirait simplement de déplacer le tracé en aval.» Les services de Moritz Leuenberger «entrent en matière» officiellement sur cette demande. Mais le Conseil fédéral vient de publier des plans sectoriels qui ne tiennent pas compte de la variante réclamée par les opposants. Le Conseil d’Etat valaisan s’étonne du double discours. Si le projet de ligne Chamoson-Chippis est à bout touchant – au stade de la mise à l’enquête – celui de Châtelard-Rosel ne fait que démarrer. Les spécialistes donnent aux opposants davantage de chances d’aboutir qu’à Sion. Les autorités du Valais promettent à l’Office fédéral de l’énergie (OFEN) une cascade d’oppositions, autant que les 1800 signatures d’une récente pétition, si Berne décide de «préférer les oiseaux aux humains».
Enterrer la ligne? Une lutte désespérée
Sur le photomontage que brandit Gérard Gillioz au bistrot de Salins, les pylônes électriques ressemblent aux monstres de la Guerre des Mondes. En comparaison, l’église du village semble riquiqui. «Vous vous rendez compte? Ces géants seront hauts comme des immeubles de 25?étages», fulmine l’ancien président de la commune. Aujourd’hui retraité, l’homme ne veut pas entendre parler du passage de la ligne Chamoson-Chippis dans son village, ce paradis perché au-dessus de Sion. Dans le projet d’Alpiq (née du rapprochement entre EOS et Atel), la future ligne à très haute tension effectue un décrochement à la hauteur de Sion pour passer à Salins.
«Enterrez la ligne sous Sion», réclament les opposants depuis des années, appuyés par une pétition de 3200 signatures. Le Conseil d’Etat a relayé ces exigences à Berne. Le sénateur Jean-René Fournier (PDC) a déposé une motion l’an dernier réclamant des critères pour l’enterrement des lignes. La réponse est tombée le mois dernier, claquante comme un coup de tonnerre sur Brest: on peut enterrer la future ligne, confirme Alpiq, après étude et contre-étude. Mais cela coûterait 11 à 40?fois plus cher, selon la technologie choisie. Soit entre 800 millions en courant alternatif, et 3 milliards de francs en courant continu. Les opposants hurlent à la désinformation. «C’est de la mauvaise volonté, juge Gérard Gillioz. D’abord, ils disaient qu’on ne pouvait pas enterrer. Selon nous, on peut le faire pour deux fois plus cher seulement, comme à l’étranger.» Mais les chiffres refroidissent l’ardeur des politiques. «A ce prix-là, la solution d’enterrer n’est pas soutenable, admet Jean-René Fournier. Et je doute que les chiffres soient gonflés. ABB, qui a participé à l’étude, a intérêt à enterrer des lignes: c’est son job.»
Une monstrueuse chenille
Officiellement, le Conseil d’Etat joue la prudence et renvoie toute déclaration au mois de mai. Selon Chantal Epiney, porte-parole d’Alpiq-Energie Suisse, les opposants se trompent: «C’est vrai que des lignes à 380 kilovolts ont été enterrées à l’étranger. Mais le voltage, c’est la tension, qu’il ne faut pas confondre avec la puissance. Or, Chamoson-Chippis aura une puissance de 4000 Megawatts (MW), ce qui exige la mise en parallèle de plusieurs systèmes de câbles dans des tunnels.» Pour mettre en terre cette monstrueuse chenille bourdonnante, il faudrait une tranchée de 23 mètres de large.
«Et alors? On enterre bien des autoroutes!» répliquent les opposants. «On pourrait construire la ligne aérienne en provisoire et l’enterrer quand la technologie aura évolué», propose prudemment Jean-René Fournier. Une idée qui risque fort de déplaire à Salins.