La Turquie durcit le ton contre la Suisse à la suite du oui du peuple à l’interdiction des minarets. Après les critiques adressées mardi par le premier ministre, Recep Erdogan, c’est au tour de son ministre des Affaires européennes d’élever la voix. Dans une interview donnée au quotidien Hürriyet, Egemen Bagis a exhorté les musulmans à retirer leur argent des banques de Suisse. «Je suis convaincu que cette décision (des électeurs suisses) incitera nos frères musulmans à revoir leur décision de garder leur argent dans les banques suisses», a-t-il déclaré. «Les portes du secteur bancaire turc sont grandes ouvertes», a encore souligné le ministre.
Comme lui, le premier ministre turc, Recep Erdogan, qui dirige un gouvernement islamiste conservateur, avait demandé la veille au Conseil fédéral de réparer la votation de dimanche, qu’il qualifie d’«erreur» et dans laquelle il voit «le reflet de la montée d’une vague de racisme et de l’extrême droite en Europe».
En Suisse, les milieux bancaires ont perçu l’appel au retrait des fonds lancé par Egemen Bagis comme un mauvais signal. Officiellement, pourtant, la doctrine demeure identique depuis dimanche: nous suivons de près la situation, mais il n’y a pas lieu de paniquer. «C’est à la diplomatie suisse d’expliquer la décision du peuple», rappelle Thomas Suter, porte-parole de l’Association suisse des banquiers. «Cet appel au retrait des fonds turcs est excessif et injustifié, car nous avions appelé au rejet de l’initiative, enchaîne Steve Bernard, de la Fondation Genève Place Financière. Par ailleurs, je ne crois pas que la place financière turque puisse constituer une alternative pour une clientèle très exigeante.»
Guerre des mots
La guerre des mots et des nerfs a donc commencé. Pour quels enjeux? Personne ne le dira tout haut: mais les avoirs turcs déposés en Suisse sont apparemment sans commune mesure avec ceux des ressortissants d’Arabie saoudite et du Moyen-Orient. Par ailleurs, c’est moins la place financière que l’industrie suisse d’exportation qui doit se faire du souci avec ce durcissement.
Un durcissement qui a malgré tout le potentiel d’une affaire d’Etat: car quand Egemen Bagis parle, il le fait en accord avec le premier ministre, Recep Erdogan, dont il est un fidèle parmi les fidèles. En guise de reconnaissance, il a d’ailleurs obtenu de conduire les négociations d’adhésion à l’Union européenne. Bagis, 39?ans, n’a pourtant rien d’un conservateur islamiste. Il baigne au contraire dans la culture occidentale – il a vécu douze?ans aux Etats-Unis – et incarne l’aile libérale du parti au pouvoir en Turquie.
C’est donc bel et bien en haut lieu que la colère gronde aujourd’hui à Ankara. Et le ton rappelle celui utilisé après la reconnaissance du génocide arménien par le Conseil national en 2003. S’en était suivie une période de glaciation entre les deux pays, cristallisée par l’annulation de visites ministérielles. Depuis deux ans, le climat s’était néanmoins réchauffé. Est-ce pour ne pas refroidir l’ambiance? Hier, le Département des affaires étrangères n’a pas réagi aux propos d’Egemen Bagis.
Un partenaire important
Selon les statistiques 2008 de la Banque nationale suisse, les avoirs turcs déposés en Suisse atteignent 4,95 milliards de francs. Les établissements contactés ne donnent en revanche aucun détail. La même année, la Suisse a exporté pour 2,47 milliards vers la Turquie (1,3% de ses exportations totales, 15e partenaire le plus important selon les chiffres du Secrétariat d’Etat à l’économie). Principaux secteurs économiques concernés: la pharma (35,7%), l’industrie des machines (20,9%), la chimie (10,5%) et l’horlogerie (6,2%). En sens inverse, la Suisse a importé pour 847 millions de marchandises turques en 2008. En tête de liste, le textile et les vêtements (24,1%), les produits agricoles (19,1%), les véhicules et les avions (14,7%). Enfin, la Suisse est le 12e investisseur étranger en Turquie, à hauteur de 3,2 milliards.
(sg)