Quatre jours après l’arrestation de Roman Polanski, ses avocats remuaient hier ciel et terre. Pour obtenir la libération provisoire du réalisateur. Et surtout pour empêcher son extradition vers les Etats-Unis, où l’homme est recherché depuis trente-deux?ans pour «relations sexuelles illégales» avec une mineure. Un recours a même été déposé contre son mandat d’arrêt.
A priori, Roman Polanski a peu de chances d’obtenir la clémence du Tribunal pénal fédéral qui rendra sa décision «dans les semaines à venir». Même si nombre d’observateurs s’interrogent sur son recours, dont le contenu n’a pas été révélé. Tour d’horizon des questions qui occupent juristes et élus.
Un piège? Certains juristes estiment que le réalisateur a été «piégé», puisqu’il a été invité au Festival du film de Zurich, événement parrainé par l’Office fédéral de la culture, un organisme d’Etat. Et que c’est un autre organisme d’Etat qui a procédé à son interpellation. Ils notent même que Roman Polanski a été «victime de sa notoriété», puisque s’il ne s’était pas agi d’une célébrité, sa venue n’aurait pas fait l’objet de publicité et n’aurait sans doute pas débouché sur son arrestation.
L’argument du «guet-apens» ne devrait toutefois pas peser lourd dans la procédure. L’Office fédéral de la culture n’était pas informé du mandat d’arrêt qui visait le réalisateur. Impossible donc d’affirmer que la Suisse a fait venir Roman Polanski dans le but de l’arrêter. «C’est un cas limite et choquant, relève Robert Roth, professeur de droit pénal à Genève. Mais ces circonstances ne pourront pas être prises en compte devant une Cour, encore moins aux Etats-Unis.»
D’ailleurs, une nouvelle thèse circule sur l’arrestation du cinéaste. Selon la NZZ, ce ne sont pas les policiers américains qui, d’eux-mêmes, ont appris que celui-ci se rendait à Zurich. C’est un agent d’une police cantonale suisse qui, tombant sur un ancien mandat international sur une base de données, aurait informé ses collègues américains de la venue de Roman Polanski. Ce ne serait qu’à ce moment-là que la justice américaine aurait actualisé le mandat d’arrêt débouchant sur l’arrestation.
Des erreurs de procédure? Pour les spécialistes, le levier principal que devraient actionner les avocats de Roman Polanski concerne d’éventuels défauts dans la procédure ouverte contre le cinéaste il y a trente-deux ans aux Etats-Unis. «En arguant par exemple que son procès n’a pas été conforme aux normes européennes», indique Robert Roth. De tels défauts avaient déjà été invoqués en juillet aux Etats-Unis. Sans succès. Au contraire: selon le Los Angeles Times, l’action menée par les avocats a eu pour effet de «remotiver» la justice américaine dans sa traque. Reste à savoir si des instances européennes verraient des lacunes rédhibitoires dans la procédure américaine.
Roman Polanski a fait recours auprès du Tribunal pénal fédéral (Bellinzone). Si celui-ci ne lui donne pas gain de cause, il peut encore s’adresser au Tribunal fédéral (Lausanne) puis à la Cour européenne des droits de l’homme. Une telle procédure prendrait des mois, avec des chances de succès limitées. Dès lors, tout indique que le Franco-Polonais finira par être extradé.
Mauvaise gestion politique? Dans la Berne fédérale, le malaise était palpable hier. Seule Micheline Calmy-Rey s’en est fait l’écho publiquement, en déplorant un «manque de doigté» dans l’arrestation du cinéaste.
Une pique adressée à sa collègue de Justice et Police, Eveline Widmer-Schlumpf, qui, informée la veille de l’arrestation du mandat d’arrêt, n’a pas jugé utile d’en avertir ses pairs. Toutefois, la ministre des Affaires étrangères s’est ensuite contentée de souligner que la loi a été respectée. A Berne, après les remous suscités par l’arrestation, on semble avant tout attendre un événement: le départ d’un «locataire» bien encombrant pour les Etats-Unis.
Trente ans de cavale sous les projecteurs!
Pendant trente et un ans et sept mois, Roman Polanski a vécu en cavale… sous les projecteurs et les flashs des paparazzi de la planète! Apparemment, tout le monde le trouvait. Sauf le FBI. Voici les très grandes lignes de ses pérégrinations.
1er février 1978. Après quarante-sept jours de détention en Californie, il est convaincu par son avocat d’accepter de plaider coupable en échange d’un allégement des charges. Mais le juge semble renier son accord. Polanski prend peur. Et, à la faveur d’une libération provisoire sous caution, s’envole pour Londres. Polanski rejoint ensuite Paris. Né dans cette ville en 1933 de parents juifs polonais, il est donc Français par droit du sol, le pouvoir de Vichy durant l’Occupation ayant renoncé à déchoir de leur citoyenneté les enfants juifs nés en France de père et mère étrangers. Le réalisateur a été réintégré dans cette nationalité en 1975. Il est ainsi inextradable par la France.
Décembre 1986. Il se rend au Canada. Malgré la proximité avec les Etats-Unis, il n’est pas recherché et rentre à Paris.
1988. Les médias signalent sa présence en Allemagne, au Danemark, en Suède, au Brésil.
1993. Il gagne Venise pour y recevoir le Lion d’or.
1998. Nouveau déplacement à Venise comme président du jury. Chaque fois une large couverture médiatique est assurée.
1999. Le cinéaste se rend à Stockholm afin d’y être récompensé pour l’ensemble de son œuvre.
2003. Il reçoit l’Oscar du meilleur réalisateur pour son film «Le pianiste», mais se garde bien de rejoindre les Etats-Unis.
2004. Il est fait docteur honoris causa à Bucarest par l’Université de cinématographie.
2005. La justice américaine réactive le mandat d’arrêt international. En octobre, Roman Polanski voyage en Thaïlande qui renonce à l’arrêter, malgré la demande de Washington, faute de disposer d’éléments suffisants.
2007. Le metteur en scène achète son chalet à Gstaad et y passe ses vacances avec sa famille. Durant l’été 2007, les médias soulignent sa présence au Montreux Jazz Festival. Il se rend la même année en Israël. Via Interpol, le FBI demande aux Israéliens d’arrêter le cinéaste, mais la justice de l’Etat hébreu aimerait disposer de renseignements plus détaillés et renonce à l’arrestation immédiate.
16 septembre 2009. Roman Polanski est acclamé à Bucarest au Festival du film, puis s’envole vers Vienne où il n’est toujours pas arrêté. Il le sera à Zurich samedi dernier.
Jean-Noël Cuénod, Paris
Voix discordantes en France
Les médias français ont largement appuyé les protestations contre l’arrestation de Roman Polanski, critiquant vertement les Etats-Unis et la Suisse.
Hier, on notait l’émergence de quelques voix discordantes.
Celle de Daniel Cohn-Bendit, par exemple, qui n’est pas précisément un père la pudeur répressif, mais critique néanmoins la position du ministre de la Culture Frédéric Mitterrand, auteur d’un plaidoyer en faveur de Polanski: «C’est un problème de justice et je trouve qu’un ministre de la Culture, même s’il s’appelle Mitterrand, devrait dire: J’attends de voir les dossiers. »
Les artistes, une caste?
De même, le réalisateur et producteur Luc Besson ne suit pas le mouvement pro-Polanski, qui mobilise la sphère artistique française: «Je ne connais rien à cette affaire, mais je pense que lorsqu’on ne se présente pas à un procès, on se met en faute et c’est un risque.»
Mais c’est surtout dans les blogues de lecteurs des journaux de province que le ton se montre hostile à la cause du cinéaste. Dans Sud-Ouest, l’un des principaux quotidiens régionaux, on peut lire ce commentaire d’un lecteur qui résume l’ensemble des réactions de ses coblogueurs: «Messieurs les Artistes et Messieurs de la politique, en quoi le problème de la justice américaine vous regarde-t-il? […] Chaque pays a sa justice, ne vous croyez pas au-dessus, sous prétexte de votre condition.»
De l’autre côté de la France, les lecteurs de la Voix du Nord émettent une semblable opinion. Les artistes y sont perçus comme faisant partie d’une caste cherchant à préserver ses privilèges contre la loi.
(jnc)