«Comme tous les matins, M. Hayek est arrivé à son bureau, au Swatch Group. Et a tenu séance, quand…» Silence. Sa plus fidèle collaboratrice et amie depuis vingt ans, Béatrice Howald, s’est dévouée, hier soir encore, pour répondre aux médias. Car Nicolas Hayek, même lorsqu’il cumulait toutes les fonctions à la tête de l’empire horloger milliardaire, n’a jamais eu de service de presse pléthorique et inutile. Qui voulait parler au seigneur du temps passait par Mme Howald, responsable de chacune de ses minutes.
«Rien ne laissait présager un tel drame, poursuit-elle, très émue. Je l’ai encore vu samedi dernier; il avait bonne mine; se promenait avec sa femme. Une chose est sûre: M. Hayek aurait aimé partir comme cela, sur son lieu de travail, brusquement. Il ne voulait pas entendre parler de retraite. Quand on lui demandait s’il comptait s’arrêter, il nous répondait toujours: «Et Picasso, il a pris une retraite, lui?» Pour nous, par contre, le choc est immense.»
Béatrice Howald ne sait pas quand auront lieu les obsèques: «La famille communiquera à ce sujet.» Picasso, Mozart: voilà ses maîtres, ses modèles. Comme nous l’a encore confirmé hier soir son assistante de toujours, «c’était un artiste-entrepreneur».
Nicolas Georges Hayek est né le 19 février 1928 à Beyrouth, d’un père dentiste libano-américain et d’une mère libanaise, tous deux de confession grecque orthodoxe. A Beyrouth, il étudiera les mathématiques, la chimie et la physique et y rencontrera une Suissesse, jeune fille au pair, Marianne, qu’il décidera d’épouser, contre l’avis de sa famille. Selon l’un de ses biographes, Jürg Wegelin, «c’est ce désaccord qui l’a poussé à quitter le Liban en 1949». Et à ne jamais y retourner, oubliant même jusqu’au premier mot d’arabe. Pourtant, Nicolas Hayek va rester, jusqu’à son dernier souffle, «cet homme du Sud, affirme Eric Othenin-Girard, rédacteur en chef du magazine Movement, et qui fut l’un de ses proches pendant trente ans. Nicolas Hayek, savez-vous, était quelqu’un d’infiniment humain, émotif, affectif, derrière les aspects plus cassants que l’on connaissait de lui. Je l’ai vu tant de fois aller porter un bouquet de fleurs à l’un de ses salariés hospitalisé.»
Les premiers millions
A peine arrivé à Zurich, Nicolas Hayek crée une société de conseils industriels, Hayek Engineering, où il réalisera ses premiers millions, grâce à de beaux mandats avec Mercedes, Mannesman, puis avec les CFF. Grâce à ses conseils, il permettra également, dans les années?70, de faire économiser plus d’un milliard de francs à la Confédération, en dissuadant les parlementaires de faire construire les chars Léopard en Suisse. Christoph Blocher, furieux, le traitera d’ailleurs «de gauchiste antimilitariste primaire».
Et c’est en sa qualité de consultant industriel renommé qu’en 1985 il sauvera et rachètera la Société suisse de microélectronique et d’horlogerie (ancêtre du Swatch Group), en compagnie du milliardaire Stephan Schmidheiny. Chacun mettra 50 millions de francs: les banques (UBS et SBS) voulaient se débarrasser à n’importe quel prix de ce fardeau horloger auquel elles ne voyaient aucun avenir.
«Il y a à peine deux semaines, raconte encore Eric Othenin-Girard, il me disait: «Le temps me manque. Je vais bientôt mourir. Mais j’ai encore tant de choses à faire.»
Nicolas Hayek, personnalité définitivement hors normes, toujours en avance de dix idées, antimondain, contempteur de la finance casino, coquin et rebelle, vit ses premières secondes d’éternité.