En général, à l’issue d’un scrutin, une ligne claire partage gagnants et perdants. Rien de tel dans le vote d’hier sur l’initiative pour l’imprescriptibilité des actes de pornographie enfantine qui l’a emporté à la faible majorité de 51,9%. On aimerait pouvoir affirmer aujourd’hui que les victimes ont remporté une victoire sans équivoque sur les pédophiles. Que ces derniers seront traqués à vie sans merci pour leurs crimes ignobles et que les enfants abusés auront toutes les chances de trouver dignité et réconfort, un jour. N’est-ce pas à cette aune-là que l’on mesure aussi le degré de civilisation et de justice d’une société?
La majorité des Suisses a voté avec cette conviction aussi intense que déraisonnable. Juristes, thérapeutes, politiciens, autorités étaient pourtant quasi unanimes: extrêmement rares seront les condamnations d’abuseurs 30 ou 40 ans après les faits. Nombreuses en revanche risquent d’être les doubles victimes, nourries d’immenses espoirs, qui seront éconduites dans leur quête de justice et d’apaisement.
Des arguments forts et réalistes ignorés pour une raison dramatiquement simple. Battre l’initiative en brèche c’était aussi prendre le risque de nier le traumatisme des victimes. La cause était politiquement incorrecte, invendable même - terme insultant vu la gravité du sujet. La campagne pour le non, privée de leader courageux, n’a jamais démarré. L’argumentation rationnelle devenant suspecte, l’émotion avait le champ libre pour conquérir les cœurs et les esprits. Entre politiques et experts d’un côté, parlant trop doucement le langage de la raison, et une population transportée par l’émotion, le dialogue ne pouvait pas se nouer. Le clivage est là, bien davantage qu’entre Romands et Alémaniques, ou catholiques et protestants.
Résultat, la justice se trouve aujourd’hui investie d’une mission extrêmement délicate face aux attentes des victimes qui voient désormais dans les tribunaux une voie nouvelle et prometteuse vers la résilience.
Reste aussi la question de droit, évoquée en filigrane pendant la campagne mais qui demain va resurgir avec force et urgence. Comment expliquer que le viol d’un enfant est un crime imprescriptible contrairement à la torture ou au meurtre d’un même enfant? La gravité des crimes et donc des peines devrait en toute logique être réévaluée alors que pédophilie et génocide, tous deux imprescriptibles, sont placés sur un même pied. Une autre option voudrait que la liste des crimes imprescriptibles soit rallongée. Rien n’indique à ce stade que cette forme de tolérance zéro généralisée dans le temps soit souhaitée. Mais, force est de constater que la décision d’hier exercera de sérieuses pressions sur le système judiciaire.