«La Suisse, Prix d’Infamie.» «Une arrestation scandaleuse.» «Indignés par l’incarcération de Roman Polanski venu en Suisse pour y être honoré. Consternés par l’image désastreuse que cette arrestation donne de notre pays.» La révolte est vive dans les milieux artistiques romands à la suite de l’incarcération de Roman Polanski. Les communiqués fusent. Une longue liste de noms cautionne la pétition lancée par le chanteur Michel Bühler.
Tous, ou presque, s’accordent à dénoncer le procédé: «Je suis extrêmement choquée», s’exclame Ursula Meier, la réalisatrice de Home. «La Suisse invite un cinéaste pour l’honorer et ordonne son arrestation à sa descente d’avion! Pourquoi un artiste? Et pourquoi maintenant? Il y a beaucoup de mafieux dans ce pays, qui ne sont jamais inquiétés.»
«Aurait-on appliqué la loi avec la même rigueur à un PDG, un financier ou un ministre?» s’interroge le cinéaste Lionel Baier, réalisateur de Un autre homme. «Ce qu’il y a là derrière, c’est une méconnaissance, voire un mépris des milieux culturels de ce pays. Comme si les artistes n’étaient que des faiseurs de divertissement. Roman Polanski laisse une trace réelle dans l’histoire de ce siècle, au même titre qu’un brillant politicien ou un grand scientifique.»
«Personne ne vole au-dessus des lois»
Cela signifie-t-il que le talent ou la notoriété placent celui qui les détient au-dessus des lois? «Non, désolé, la loi est la même pour tous», affirme avec force l’écrivain genevois Metin Arditi. «Dans cette affaire, je ne suis pas de l’avis général des gens qui s’occupent d’art. Je suis scandalisé que l’on puisse mettre en avant la compétence artistique pour excuser des actes pédophiles. On ferait ça pour un financier ou un politicien, vous imaginez? Face au crime, pour moi, les grands ont plus d’options que les autres. Ils ont le choix. Par conséquent ils se doivent d’avoir un comportement exemplaire.
Je suis un grand admirateur de Polanski comme cinéaste, mais saouler une enfant pour en abuser…»
«Personne ne vole au-dessus des lois. C’est fondamental et je suis très sensible à ça», insiste pour sa part le chanteur Polar. «Parce qu’on est un artiste, on pourrait se comporter comme un salopard? Mais quelle horreur, non! Si Roman Polanski a commis ces actes répréhensibles, il faut qu’il soit jugé. Mais les faits semblent opaques dans cette affaire. Je ne peux pas m’empêcher de faire un rapprochement avec Michael Jackson. Ce n’est qu’après sa mort qu’on a appris que le garçon qui l’accusait de pédophilie avait menti.»
«Stupidité et servilité!»
«C’est un vrai traquenard, un guet-apens scandaleux qu’on a tendu à Roman Polanski», s’insurge Léo Kaneman, directeur du festival genevois Cinéma tous écrans. «Un excès de zèle de la part des autorités suisses à la botte d’un procureur américain qui fait de l’acharnement. N’oublions pas que son intérêt à lui est d’épingler une star à son tableau de chasse!»
Dans son repaire de Ropraz, l’écrivain Jacques Chessex fulmine: «Je suis effrayé que la Suisse se fasse le domestique, le valet des Etats-Unis jusqu’à faire arrêter un génie créateur. C’est inimaginable de stupidité et de servilité! Tout ça pour une dette bancaire dans l’affaire d’UBS et des fonds en déshérence. Nous n’avons pas à nous agenouiller devant un Etat étranger qui décide à notre place d’une arrestation. J’ai honte de ma nationalité suisse. Nous avons trahi Roman Polanski, nous qui sommes une terre d’asile.»
L’écrivain va plus loin: «Nous donnons un sauf-conduit à une censure grotesque. Les événements sont peu clairs. De l’avis même de la victime, ils sont moins graves qu’on veut le croire. Je ne dis pas que le génie justifie tout, mais un personnage de qualité universelle et la dignité esthétique de son œuvre sont un contrepoids à une affaire minime. Nous traitons Polanski comme le voyou qu’il n’est pas.»
«Les stars victimes de discrimination»
Alain Delon, Isabelle Adjani, Philippe Chevrier et tant d’autres célébrités encore. Me Dominique Warluzel est réputé pour être le défenseur des stars, mais le Genevois nous précise d’emblée: «Non, je ne suis pas l’avocat de Roman Polanski…»
A en croire le ténor du Barreau, la notoriété du réalisateur peut être «un facteur d’aggravation de sa situation personnelle».
Pour vous, être une star, est-ce une tare face à un juge?
La notoriété d’un prévenu est toujours un facteur de complication. Elle peut pousser la magistrature à tenter une démonstration d’indépendance. Au détriment de l’analyse juridique du cas. Le système veut ainsi délivrer le message suivant: «Nous ne craignons pas les puissants.» C’est donc une discrimination inversée.
Quel est le scénario le plus probable dans l’affaire Polanski?
Il va certainement solliciter sa mise en liberté assortie d’une caution et/ou d’un dépôt de ses documents d’identité. S’il avait accepté immédiatement son extradition vers les Etats-Unis, il aurait pu déposer une requête identique là-bas auprès d’un juge américain.
Quels arguments justifieraient cette libération?
L’ancienneté des faits, l’abandon des poursuites demandé par la victime et l’âge de Roman Polanski. Le réalisateur pourrait aussi arguer que sa notoriété est une garantie de représentation auprès de la justice. Comment pourrait-il en effet échapper à d’éventuelles recherches?
Et s’il s’enfuyait en France?
Comme tout citoyen français, il ne pourrait être extradé. Mais il serait
condamné à ne jamais quitter le territoire français. Ce qui paraît inconcevable.
Fedele Mendicino