«C’est injuste.» Andrés ne sait pas trop que dire d’autre. Cet Equatorien de 16?ans est arrivé à Lausanne il y a dix ans et termine sa neuvième année d’école. Son problème: ses parents sont venus clandestinement en Suisse pour travailler et leurs démarches pour légaliser cette situation semblent mal emmanchées. Or, sans permis, le jeune homme ne pourra pas entreprendre l’apprentissage d’électricien dont il rêve.
En Suisse, 10?000 à 30?000?enfants n’auraient pas de statut légal. Ces mineurs vont à l’école et certains poursuivent leur éducation au collège (gymnase) ou à l’école de culture générale. Mais pour la majorité d’entre eux, le couperet tombe à la fin de la scolarité obligatoire: ils ne peuvent pas effectuer de formation professionnelle.
Carlos*, 18?ans, connaît le même destin. Ce Bolivien, établi à Genève depuis huit ans, a terminé l’école l’été dernier. Avec le rêve de devenir maçon. Après avoir déposé une demande de régularisation, il a trouvé en novembre une place d’apprentissage. Mais son patron n’a pu le garder, faute de permis valable. «J’étais dégoûté, s’exclame-t-il. Je n’aime pas trop l’école, je suis un peu hyperactif, il faut que je me dépense alors que je voulais travailler.»
Rester à la maison
Ce qu’il fait maintenant? «J’aide ma mère, qui est femme de ménage, je reste à la maison, je sors avec mes amis… Et je fréquente l’AISP (Association à l’insertion socioprofessionnelle, qui accompagne les jeunes). On y suit des cours de français, de maths ou d’informatique. Et on peut aussi rédiger des lettres de motivation ou des CV.»
En fait, Carlos ne cherche plus de travail. Pour l’instant, aucun patron ne voudra de lui. «Ils feraient mieux de nous virer tout de suite plutôt que de nous laisser aller à l’école et créer notre vie ici», soupire-t-il. Avec sa casquette, ses baskets et sa veste matelassée, il ressemble à un ado comme les autres.
Dans quinze ans, il se verrait bien contremaître. «S’il le faut, je travaillerai au noir. Mais je veux faire un apprentissage. Sans diplôme, on n’a rien. Et je ne veux pas vivre comme ma maman.»
La grande crainte d’Alissia, c’est de voir Andrés, son fils, traîner dans la rue, là «où il n’y a rien à apprendre». Cette femme de ménage, physiothérapeute de formation, mord ses lèvres. «Tous les parents rêvent d’un meilleur avenir pour leurs enfants. J’aurais aimé qu’ils puissent grandir en pleine sécurité et réussir leurs études sans devoir se soucier du reste.»
C’est ce qui les a poussés, elle et son mari, à entreprendre des démarches pour obtenir un permis. Ils ont essuyé un premier refus de Berne et déposé un recours. «Si la réponse est négative, ce sera une véritable torture mentale, soupire Andrés. Je devrai quitter mes amis, me retrouver là-bas… J’aime la Suisse, sa propreté, sa tranquillité: moi aussi, je me sens comme ça.»
Après réflexion, Andrés tranche: il restera dans son pays d’adoption quoi qu’il arrive. «Mon fils ne sait ni lire ni écrire l’espagnol, explique sa mère. Avant, je pouvais dire: «On y va!» Mais maintenant, ce n’est plus possible…» Alors, Alissia garde un ultime espoir, celui que Berne finisse par accorder un permis à toute sa famille: «Nous faisons notre possible pour l’obtenir et rester ici en toute légalité. On se dit qu’un jour, les autorités verront que nous nous sommes intégrés et que nous contribuons à l’économie suisse en payant nos cotisations.»
* Prénom fictif
Soutiens politiques à tous les niveaux
A Berne, l’écologiste Antonio Hodgers (GE) vient de déposer une motion pour que les jeunes sans-papiers aient accès à une formation, y compris professionnelle. Il y rappelle que l’article 2 de la Convention des droits de l’enfant, ratifiée en 1997, stipule que «les Etats parties prennent toutes les mesures appropriées pour que l’enfant soit effectivement protégé contre toutes formes de discrimination ou de sanction motivées par la situation juridique (…) de ses représentants légaux ou des membres de sa famille.»
Luc Barthassat (PDC, GE) a déposé une motion dans le même sens en octobre 2008, de même que Christian van Singer (Verts, VD) en décembre 2008. Ces textes, soutenus par la gauche, ont été signés par des PDC et quelques politiciens plus à droite, comme Martine Brunschwig Graf (PLR, GE), Claude Ruey (PLR, VD), Christian Lüscher (PLR, GE) et même Oskar Freysinger (UDC, VS).
«Je ne suis pas convaincu par les solutions avancées, précise Christian Lüscher. Mais il y a un problème et je trouve bien que nous en discutions. Ces propositions n’ont aucune chance au parlement, mais il faut attirer l’attention sur ces jeunes et chercher une solution satisfaisante.» Le Conseil fédéral, opposé au principe, a déjà rappelé que la régularisation d’un clandestin peut se faire dans un cas individuel «d’une extrême gravité». En revanche, «l’octroi généralisé d’une autorisation de séjour à tous les jeunes clandestins récompenserait le comportement illicite de leurs parents et encouragerait les séjours illégaux».
«Bientôt, les règles ne serviront plus à rien, renchérit Pierre-Yves Rappaz, président du groupe UDC au Grand Conseil vaudois. Le problème, c’est que ces jeunes puissent vivre quinze ou seize ans en Suisse: on devrait agir plus rapidement.» A la fin du mois de novembre, l’Exécutif vaudois a accepté une initiative demandant aux Chambres fédérales de créer une base légale pour permettre aux sans-papiers d’apprendre un métier. Dans le canton de Genève, les écologistes Mathilde Captyn et Brigitte Schneider-Bidaux étudient la possibilité de déposer une résolution similaire.
D’autres membres de parlements cantonaux et de conseils communaux ont demandé à leurs autorités d’intervenir à Berne ou de trouver une solution régionale.
CZ