A six semaines du scrutin «Contre la construction de minarets», le déséquilibre des forces est patent. D’un côté, la machine de guerre bien huilée des partisans de l’initiative. De l’autre, des adversaires hésitants, dispersés, et tentés de faire campagne chacun dans leur coin. Hier à Berne, c’est pourtant une alliée de poids qui est partie au combat. Eveline Widmer-Schlumpf (PBD) a plaidé pour la paix religieuse, la liberté de croyance et dénoncé le caractère discriminatoire du texte. Combative, elle a souligné que même si les menaces d’extrémistes islamistes existent, la Suisse a les moyens de les combattre.
Pourtant, en soutien de la ministre, les renforts peinent à s’organiser. Au centre-droite (PDC-PLR) tout d’abord, où l’on regrette le manque d’appui financier des milieux économiques. Cristina Gaggini, directrice romande d’economiesuisse, confirme: «Nous n’apporterons pas de soutien aux partis.
Nous prévoyons une conférence de presse, un document de fond, et la publication éventuelle d’annonces.» Et pour cause. Le combat contre l’initiative «Pour l’interdiction d’exporter du matériel de guerre» reste clairement prioritaire, alors même que, en mars dernier, un dirigeant d’economiesuisse confiait dans nos colonnes que l’initiative antiminarets mettait «en péril nos intérêts économiques»…
Avec les moyens du bord
Sans cette manne financière, le PLR et le PDC font donc avec les moyens du bord. «Nous battrons campagne avec le budget ordinaire», confie Alexandra Perina pour le PDC, dont l’objectif principal est de convaincre sa propre base. Au PLR, le porte-parole, Damien Cottier, a annoncé hier que «100?000?fr. avaient été récoltés auprès d’entreprises et de personnes privées pour cette campagne».
A gauche, le PS compte puiser entre 50?000 et 100?000 fr. dans son budget de votations, «principalement pour réaliser un dépliant spécial édité à un demi-million d’exemplaires», explique le secrétaire général, Thomas Christen. Chez les Verts, on espère disposer d’environ 25?000?fr. Une conférence de presse rassemblant la gauche et la droite est prévue mardi prochain, mais aucune campagne commune d’affiches ou d’annonces ne suivra.
Pour ce qui est des initiants, ils sont déjà au front. Et même si le premier sondage publié la semaine dernière dans le Tages-Anzeiger les donne perdants avec 34,9% de «oui» contre 51,3% de «non», la confiance règne au sein du comité qui pilote la campagne. Le conseiller national Ulrich Schlüer annonce pouvoir compter sur un budget de 250?000?fr., auquel s’ajoute les ressources des comités régionaux. A titre d’exemple, celui de Berne dispose d’environ 25?000?fr. Les affiches controversées sortiront lundi. Une version de remplacement est prévue dans les villes où elle a été interdite.
Détournement de minarets
Au premier coup d’œil, on jurerait apercevoir l’une des fameuses affiches antiminarets interdites dans plusieurs villes de Suisse. Mais à y regarder de plus près, on voit bien que quelque chose cloche. Aucune femme en burka n’est dessinée sur le placard et on y lit «matériel de guerre» au lieu de «minarets». C’est que l’affiche imaginée par la Liste alternative de Zurich, organisation qui regroupe plusieurs partis de gauche, se veut une parodie du placard contre les minarets et un appel à interdire l’exportation du matériel de guerre, autre objet de votation du 29 novembre.
Sur l’affiche, qui sera visible dès le 2 novembre dans les rues de Zurich, de Winterthour et de Schaffhouse, un jeune homme blond au gilet traditionnel rouge arbore les soleils de l’UDC et allume des fusées de guerre censées remplacer les minarets.
Le graphisme est le même que celui de l’affiche controversée. Et, détail qui tue, sur l’une des fusées, il est écrit «Schweizer Qualität». «Avec ce placard, nous essayons de réagir à l’islamophobie étouffante de ceux qui veulent interdire les minarets et souhaitons combattre leurs idées pyromanes avec de l’humour et non des interdictions», explique l’organisation sur son site Internet.
Un appel à la prière «trop bruyant»
Alors que les Suisses se prononcent bientôt sur l’interdiction des minarets, c’est en Allemagne, à 700?mètres de la frontière bâloise, qu’une telle construction fait débat. La faute à un appel à la prière «trop bruyant».
A Rheinfelden, ville de 33?000?âmes collée au Rhin, le minaret de 21?mètres érigé sur la mosquée n’a jamais posé de problème. Jusqu’à vendredi dernier. Un employé d’une société située à 300?mètres entend alors un «bruyant» appel à la prière. Il se plaint auprès de la commune. Celle-ci apprend que trois haut-parleurs de 30 watts ont été installés au sommet du minaret.
«Je me sens dupé, raconte dans la Badische Zeitung Rolf Karrer, chef du Département de la construction. J’ai moi-même défendu la construction de ce minaret en 2002, en stipulant bien que les haut-parleurs étaient interdits.» L’appel à la prière lancé par le muezzin sans que sa voix ne soit amplifiée est en revanche toléré. Durant sept ans, aucun voisin ne s’est plaint.
Mais la semaine dernière, le muezzin, fatigué de grimper les 100?marches du minaret, fait installer les haut-parleurs et une bande-son pour pouvoir faire l’appel en restant au sol. Loin de lui l’idée de provoquer, dit la communauté turco-musulmane. Reste que, face à la polémique, l’installation sera démontée et une demande sera déposée à la commune pour la réinstaller en toute légalité.
Cette histoire apporte de l’eau au moulin du comité antiminarets, qui prédit que pareille affaire «arrivera en Suisse si on n’interdit pas les minarets». Mais, pour l’heure, aucun appel à la prière n’a été autorisé pour les quatre minarets que compte le pays.
Nadine Haltiner, Zurich