CRISE LIBYENNE

La menace d’autres procès pèse sur les otages suisses

Par ROMAIN CLIVAZ le 03.12.2009 à 00:00

Après le jugement de lundi, les deux otages pourraient être accusés d’exercice d’activités économiques sans autorisation et ensuite de fraude fiscale.

Pour plusieurs experts, la multiplication des procédures, annoncée par l’AFP, pourrait être une chance.

Les procès, une chance pour les otages? «Plutôt oui» à en croire plusieurs personnalités. A commencer par l’ancien président Hans-Rudolf Merz, qui estimait hier que «c’est peut-être un pas en avant, puisqu’il y a quand même la possibilité que le pouvoir puisse accorder une forme de grâce après condamnation. Le fait de s’être mû dans l’Etat de droit est de toute manière un avantage.»

Luis Martinez y voit aussi une opportunité de reprendre la main. Pour le chercheur au Centre d’études et de recherches internationales, Tripoli «peut certes s’offrir une certaine virginité en montrant au monde qu’il ne s’agit pas d’une vengeance personnelle». Mais la Suisse doit exploiter toutes les possibilités, «car même si on n’est pas face à un Etat de droit, la justice doit suivre certains codes».

Emmanuel Altit, un des avocats des infirmières bulgares, abonde: «Les voies «dites légales» ont été importantes dans la stratégie de libération des infirmières et du médecin. Cela rend la cause visible.»

Le vote contre les minarets a-t-il accéléré le verdict? Hans-Rudolf Merz n’y croit pas: «Nous savions qu’une procédure était en cours en Libye. Il fallait bien qu’elle aboutisse. Il s’agit ici d’une procédure politique et non pas religieuse.» «C’est évident, contredit Luiz Martinez, la Libye y a vu une énorme opportunité de remettre la Suisse sous pression. Depuis deux ans, la Suisse est plus vulnérable que jamais. Elle a subi deux attaques majeures: contre le secret bancaire et maintenant sur la discrimination de l’islam. Tout le monde y allait gaiement sur la Suisse, pourquoi ne pas y aller aussi?» Accréditant cette thèse, on apprenait hier que Tripoli dénonçait «un référendum raciste» et appelait l’Organisation de la conférence islamique à prendre des «mesures urgentes».

Avons-nous perdu des alliés avec ce vote? Dans l’immédiat oui, estime Luiz Martinez. Hans-Rudolf Merz s’est montré très prudent: «Je m’attends à ce que cette aide qui a commencé il y a longtemps se poursuive.»

Que faire dans l’immédiat? «Votre pays doit enfin adopter une stratégie offensive, tranche Emmanuel Altit, prévoir une riposte à chaque coup asséné par le clan Kadhafi qui veut la victoire totale, celle symbolique du monde arabe sur l’Occident représenté par la Suisse. En se montrant fort, et pas faible comme jusqu’ici, le dénouement peut aller très vite.» Concrètement, il faut notamment «jouer le jeu des tribunaux et mettre en avant les otages et leur famille. Ils doivent devenir des protagonistes pour projeter une lumière sombre sur le régime.»

Luiz Martinez estime que la Suisse pourrait également miser sur une mobilisation des syndicats et du patronat: «En démontrant que ce qui est considéré comme un marché émergent et prometteur est en réalité dangereux pour les employés et les investisseurs. Un dégât d’image qui ne plairait pas au pouvoir en place.»
Collaboration: Frédéric Ravussin

 


 

Le calvaire des otages bulgares

«Nous étions gardés dans un centre d’entraînement de chiens.» Le décor est brossé ce 24 juillet 2007 par le médecin d’origine palestinienne Achraf Hajouj, compagnon d’infortune des cinq infirmières bulgares enfermées dans les geôles libyennes depuis le 16 février 1999.

Libérés quelques heures plus tôt, les six soignants ont été accusés d’avoir inoculé le virus du sida à 426 enfants et condamnés à mort à deux reprises, en 2004 et 2006. Voilà huit ans qu’ils clament en vain leur innocence. Ce 24 juillet, ils regagnent enfin Sofia à l’issue de discussions qui ne doivent rien à l’application du droit international et tout aux tractations diplomatiques menées par l’Union européenne et le président Sarkozy, «Le pire, a expliqué le médecin, c’était la machine à torturer avec l’électricité… J’étais nu devant elles et elles à moitié nues. J’ai honte de dire ce qu’ils ont fait aux femmes. Elles ont été violées.»

Conditions mystérieuses

Les conditions de leur libération sont restées obscures. Bulgares et Français ont toujours démenti avoir versé de l’argent à Tripoli. En juillet dernier, le premier ministre bulgare, Boyko Borisov, a toutefois accusé son prédécesseur d’avoir payé une rançon de 72 millions de dollars. D’autres sources prétendent que l’affaire s’est soldée pour la Jamahiriya par un chèque de 460 millions d’euros réglé en partie par le Qatar. D’autres encore assurent que le colonel Kadhafi a surtout obtenu de ses interlocuteurs une opportune reconnaissance internationale.

Quant aux prisons libyennes, elles demeurent très accueillantes aux détenus que le régime leur envoie. Selon l’organisation Human Rights Watch, les cellules abritent toujours des «douzaines de prisonniers condamnés après des procès injustes pour avoir exprimé leurs opinions politiques».
(jfv)

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