Cyberhaine

Le manifeste du tueur norvégien serait-il resté en ligne chez nous?

Par Marion Moussadek le 27.07.2011 à 17:08

Le manifeste du tueur norvégien était en ligne depuis quelques heures, avant que celui-ci ne passe à l’acte. A-t-il eu le temps de faire des émules ? Comment lutter contre l’incitation à la haine raciale sur la Toile ? Qui sont nos cyberpoliciers ?

« Si les experts avaient mis la main avant le carnage sur le manifeste d’Anders Breivik [le tueur norvégien, ndlr], il n’aurait pas rencontré d’écho à large échelle et il ne serait très certainement pas passé à l’acte », selon Maître Sébastien Fanti, expert en cybercriminalité auprès de l’Office fédéral de la Justice. Les psychiatres appellent cela la « dimension héroïque », condition sine qua non à l’accomplissement du projet mégalomane et paranoïaque. Impossible pour les surveillants du Net norvégien de débusquer ces 1518 pages pesant près de 8 mégaoctets et pourtant lues par des milliers d’internautes. Et chez nous, combien de temps de tels pamphlets restent-ils accessibles en ligne ?

Pas de cyberpolice sans frontières
Difficile d’avoir un œil sur les millions de pages vues et publiées chaque jour par les internautes d’un pays donné. Car c’est à chaque Etat que revient la charge de surveiller les sites hébergés sur son propre territoire. Les législations diffèrent tellement d’un Etat à l’autre, qu’il est, pour l’heure, inenvisageable de mettre en place une cyberpolice sans frontières. Comment prétendre par exemple surveiller un demi-milliard d’utilisateurs de Facebook, qui s’expriment dans près de 80 langues ?

Pourtant, la Toile, elle, ne connaît pas de frontières. Les publications qu’elle véhicule se propagent comme une traînée de poudre. En Europe et dans le monde, la cyberpolice balbutie. En Suisse, seules dix paires d’yeux scrutent la Toile pour y débusquer des actes cybercriminels hébergés par des sites domiciliés sur son territoire. Ce sont ceux des dix employés du SCOCI, le service national de coordination de la lutte contre la criminalité sur Internet. Cela laisse peu de place pour la recherche active, menée par sa cellule Monitoring. A peine l’équipe a-t-elle le temps de traiter les alertes directement transmises par des internautes audit département, qui met à disposition sur son site un formulaire ad-hoc pour dénoncer les infractions commises via Internet (cliquez ici).

10 cyberpoliciers pour 7 millions d’internautes
« Ils sont 10 pour 7 millions d’habitants. Soit presque autant d’internautes (4 millions d’internautes en Suisse en 2006, ndlr). Faites le calcul ! Le SCOCI reçoit 3000 cas de pédocriminalité par mois et n’en traitent que trois. Ce qui laisse potentiellement chaque mois quelque 2997 cyberpédocriminels opérer librement sur Internet », estime Me Fanti.

Et c’est bien sur la pédopornographie et la protection de l’enfance que notre police du Net est centrée et épaulée par des ONG comme Action Innocence. Pour tout le reste, comme l’incitation à la haine ou la discrimination raciale, l’outil législatif existe – c’est même une des infractions les plus condamnées- mais son temps d’application n’est pas adapté à la vitesse du Web 2.0, même si le SCOCI est aidé par des logiciels peer-to-peer capables de détecter automatiquement des contenus pédopornographiques. Outre les effectifs manifestement insuffisants, il s’agit de réagir aussi rapidement que le Web permet aux criminels d’agir. « Le temps de réaction de la justice traditionnelle, lent, n’est pas du tout adapté à vitesse de circulation d’internet », constate Me Fanti.

Parallèlement à l’équipe du SCOCI, les polices cantonales prennent peu à peu l’habitude d’utiliser l’outil électronique pour leurs enquêtes. Mais les agents ne disposent pas de cellule de veille systématique, loin s’en faut. « Internet est utilisé comme source d’information, mais il n’y a pas de recherche systématique » a confié en avril 2009 à « La Liberté » Werner Schaub, du service d’information de la police cantonale zurichoise.

Des privés pour surveiller le monde électronique ?
En France, un nouveau type d’entreprises voit le jour. C’est le cas de Netino qui, pour le compte d’autres sociétés, s’assurent que « leur charte d’entreprise soit respectée dans [leur] espace 2.0 ». Le président de cette compagnie, Jérémie Nani, explique : « Aucune marque ne pourrait tolérer un propos raciste, pédophile, ou une arnaque sur son forum, son blog ou sa page fan Facebook ». L’Hexagone compte aussi une antenne d’INACH (International Network Against Cyber Hate) sur son sol. L’ONG, dont le but est de « faire respecter les droits de l’Homme sur Internet »,  est présente dans 19 pays. Mais pas en Suisse où « à la connaissance du SCOCI, il n’y a pas de telles structures en Suisse, qui effectuent une surveillance systématique des réseaux sociaux », répond Mathieu Simonin, du service Analyse du SCOCI.

Mise en demeure électronique
« De toute façon, la présence de tels organes démontre l’échec de l’Etat à accomplir ces tâches. C’est bien à l’Etat de se charger de la sécurité, réelle et virtuelle, sur son territoire », peste l’avocat expert en cybercriminalité. Et d’ajouter : « Si l’homme politique ne donne pas l’impulsion, nous, experts, ne pouvons pas agir en temps voulu ».

Pourtant, la Suisse se hâte lentement pour que la Convention sur  la cybercriminalité, conclue dès 2001 aux côtés de plusieurs pays du Conseil de l’Europe, entre en vigueur. « Cette convention pourrait permettre de mettre en place la future police du Net avec des procureurs spécialisés, capables de procéder à des mises en demeure électronique », explique encore Sébastien Fanti. C’est déjà le cas en Allemagne, où les juges peuvent intervenir ultra-rapidement et avertir l’utilisateur malintentionné qu’il comparaîtra immédiatement devant la justice s’il ne retire pas sous les 24 heures le contenu illicite qu’il a posté.

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