«La Suisse doit rappeler à Muammar Kadhafi quelles sont les responsabilités d’un chef d’Etat. Elle doit dire que si un attentat se produisait – c’est peu probable – il en porterait la responsabilité.» Pour Luis Martinez, politologue spécialiste du Maghreb à Paris, tout autre message serait vain. Pas de réaction – c’est la ligne actuelle du Département fédéral des affaires étrangères – mais un rappel des règles élémentaires de la politique serait judicieux, analyse l’auteur du Paradoxe libyen.
Le leader libyen a lancé jeudi un appel à la «guerre sainte» contre la Suisse «apostate et mécréante». Une réaction à la votation antiminarets du 29 novembre. Des propos qui ont surpris. Ces derniers jours, le ton était à la diplomatie. Lundi, la Libye a permis à l’un des deux otages, Rachid Hamdani, de quitter son territoire. Tandis que l’autre, Max Göldi, s’est livré aux autorités pour purger sa peine de quatre?mois de prison.
Condamnation générale
Hier, l’ONU a condamné ces déclarations «inadmissibles». «Cet appel arrive à un moment inopportun», a estimé la cheffe de la diplomatie de l’Union européenne, Catherine Ashton. Inacceptable, a dit Paris. Rome s’est contenté d’un appel au calme.
Les organisations musulmanes en Suisse ont exprimé leur agacement face à Kadhafi. L’imam de la mosquée de Genève a condamné «totalement» cet appel. «Utiliser l’islam dans ce conflit est absolument inacceptable et malsain», estime Imam Youssef Igram. «D’autres réagissent, pourquoi le ferions-nous?» savoure un haut fonctionnaire à Berne.
Il n’empêche, quelle mouche a piqué Kadhafi? Les interprétations divergent. Une constante: le leader libyen jouit d’une crédibilité «en dessous de zéro» auprès des djihadistes. La plupart s’accordent pour dire que la Suisse ne risque pas grand-chose. Mais l’expert en droit international Marcello Kohen, prudent, estime que des groupes terroristes pourraient se sentir vraiment appelés.
Pour le sociologue Jean Ziegler, Muammar Kadhafi a voulu «montrer la voie à suivre à son fils Saif al Islam. On assiste à une guerre de succession en Libye. Elle se joue entre le fils pressenti Saif al Islam (pro-occidental) et Motassem, le réactionnaire. Qui, lui, est préféré par les militaires.»
Tenir tête à l’Occident
Pour Jean Ziegler, la Jamahiriya arabe libyenne populaire s’est construite sur cette opposition à l’Occident. «C’est sans danger pour la Suisse, mais pas pour Max Göldi», pense-t-il. Nombre d’observateurs pensent que si le Bernois s’est livré, c’est qu’il avait de solides garanties. Tout comme la Suisse et l’Union européenne, qui, selon Jean Ziegler, ont accepté la mise en scène des «menottes et des photos pour qu’il y ait une équivalence avec Hannibal. Mais le scénario s’est grippé avec ses déclarations faites lors de la fête du Mouloud, le Noël musulman.»
Luis Martinez pense au contraire que si l’épilogue prévu dans la stratégie est une grâce de Kadhafi, il est «presque normal qu’il s’en prenne à la Suisse. Avant de libérer Max Göldi, il doit montrer à son opinion publique qu’il est toujours ce combattant de la révolution qui tient tête à l’Occident.
Affaibli sur la scène africaine et arabe
Le coup de gueule contre la Suisse de Muammar Kadhafi a certes des visées intérieures, mais il sert aussi au leader libyen pour tenter de se replacer sur la scène africaine et arabe. Car Kadhafi y apparaît plus affaibli que jamais.
Le 31 janvier dernier, il s’est vu refuser par l’Union africaine la présidence de l’organisation pour une deuxième année consécutive. Les Etats membres lui ont signifié que la règle du tournus annuel s’appliquait aussi au «roi des rois traditionnels d’Afrique», comme il aime à se faire appeler.
Controverse et finalement dépit de Kadhafi à Addis-Abeba (Ethiopie). Le leader libyen est également inquiet pour la crédibilité du prochain sommet de la Ligue arabe qui doit se tenir en mars à Tripoli.
Si les pays de l’Union du Maghreb arabe (UMA), qu’il préside, le soutiennent, les puissants Etats du Golfe (dont l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis) hésitent à y participer.
(xa)