«On continue de discuter pour assurer la libération des deux ressortissants suisses. On passera à l’étape suivante concernant les visas quand des résultats auront été engrangés.» Le message, hier soir, du chef de la diplomatie espagnole, Miguel Angel Moratinos, était clair. L’Union européenne maintient la pression sur Tripoli, même si son vœu que la crise libyenne se termine avant hier n’a pas été exaucé.
Le dossier a donc figuré à l’ordre du jour de la réunion, à Bruxelles, des ministres européens des Affaires étrangères. «La bonne nouvelle, c’est qu’un ressortissant dispose d’un visa de sortie et qu’on peut espérer une libération rapide pour l’autre. Nous sommes toujours en contact avec les autorités libyennes depuis vendredi. Il faut attendre», a assuré Miguel Angel Moratinos.
Intervention de Silvio Berlusconi
Son homologue autrichien, Michael Spindelegger, a quant à lui insisté sur la solidarité européenne avec la Suisse pour éviter que l’ambassade de Tripoli ne soit prise d’assaut. Silvio Berlusconi aurait notamment appelé le dirigeant libyen, Muammar Kadhafi.
La Suisse en prend pour son grade
A Bruxelles, la Suisse en a cependant pris pour son grade pour avoir établi une «liste noire» de 150 ressortissants libyens qui devraient être privés de visas. «Nous avons affiché notre solidarité la nuit passée, nous espérons la réciproque à l’avenir d’autres Etats de l’espace Schengen», a ainsi déclaré Michael Spindelegger.
Toujours sur le front diplomatique, la présidente de la Confédération, Doris Leuthard, se montrait optimiste, hier soir à Madrid, après sa rencontre avec le chef du gouvernement espagnol, José Luis Rodriguez Zapatero. «Il y a une amélioration définitive de la situation», a-t-elle déclaré. Une heure plus tard, lors d’une entrevue avec les journalistes suisses, la présidente modérait son discours: «Les négociations et le dialogue continuent. Nous espérons aboutir grâce au soutien de l’Union européenne, mais on ne sait jamais.»
Doris Leuthard a salué «le rôle joué par l’Espagne» dans cette affaire, qui a permis à «la Suisse et à la Libye de se remettre à la table des négociations après des mois». Elle a en particulier manifesté sa reconnaissance envers le roi pour «son engagement personnel» et pour «avoir encouragé Kadhafi à trouver des solutions à un niveau humain».
Normandin a vécu le départ d’un codétenu: il raconte
Un otage qui part, l’autre qui reste: le destin de Max Göldi rappelle des souvenirs à Jean-Louis Normandin, 58?ans.
En mars 1986, au Liban, ce reporter français est enlevé avec ses trois collègues d’une équipe TV d’Antenne 2, avec laquelle il revient de tournage sur une manifestation du Hezbollah, le mouvement chiite. Les quatre otages sont répartis en deux groupes de deux. Or, après trois mois de captivité, le codétenu de Jean-Louis Normandin recouvre la liberté. Rebelote quatre mois plus tard, quand le confrère avec lequel il a été regroupé peut à son tour rentrer chez lui.
Alors, celui qui reste est-il gagné par l’abattement? Pas du tout. «C’est moins dur que les traumatismes provoqués par les obus, le bruit des chars qui se rapprochent ou le changement de planque effectué de nuit, raconte Normandin. Les deux fois, c’est même la joie qui m’a envahi, j’ai ressenti une vraie libération. Je ne dis pas qu’on n’a pas envie d’être soi-même relâché, mais c’est une note d’espoir qui permet de spéculer sur sa propre libération.»
Un soulagement
Lors de la deuxième séparation, Jean-Louis Normandin se dit même soulagé d’avoir été celui qui est resté. «La veille, un geôlier m’avait fait comprendre que j’allais être libéré. J’ai donc passé la nuit à imaginer comment j’allais avertir l’épouse de mon compagnon. Quand, le lendemain, nous avons compris que c’était lui qui s’en allait, j’ai ressenti du soulagement, à 90%. Je ne me considérais pas comme maudit. Il m’incombait de me débrouiller pour m’en sortir.»
A chaque fois, toutefois, la joie des libérations est de courte durée. Elle ne résiste pas «au doute, à l’angoisse, à l’incertitude absolue. Le contexte d’enfermement était assez terrible. Nous étions enchaînés, au milieu d’une guerre aveugle. A tout moment, un obus pouvait tomber sur la chambre ou sur la cave où nous étions retenus.» Dans l’adversité, les compagnons d’infortune s’accrochent l’un à l’autre. Quand l’un sombre dans le désespoir, l’autre tente de le maintenir à flot. «Nous vivions une forme de stage de survie. Nous sommes devenus des frères, très attentifs l’un à l’autre. On tient naturellement plus facilement à deux que tout seul.»
Tenir, oui, mais il faut se fixer des limites. «Quand j’ai été regroupé avec deux Américains, j’ai passé une forme de contrat moral avec moi-même en me disant: «Le prochain, ce sera moi!» Le 27 novembre 1987, Jean-Louis Normandin est exaucé. Libre, il s’acquitte de la promesse qu’il s’est faite en appelant aussitôt l’épouse d’un de ses camarades d’infortune, avec lequel il est d’ailleurs resté ami. Le reporter a quitté France 2 il y a deux ans; il s’investit dans une association baptisée Otages du monde.
Serge Gumy
Récit de 24?heures confuses
«Il a l’air confiant, mais il est encore en train de discuter aux Affaires étrangères à Tripoli!» Bruna Hamdani parle de son mari Rachid. Hier soir vers 21?h?10, l’épouse de l’otage vient d’avoir un contact par SMS avec lui. Elle témoigne de la folle journée vécue sur le front de la crise libyenne. «J’en ai un peu marre aujourd’hui, je dois avouer», glisse-t-elle sans pouvoir contenir un rire nerveux.
Car pour Bruna Hamdani, comme pour la famille Göldi, la journée d’hier a été partagée entre espoir, confusion et tristesse. Ainsi Rachid, selon son épouse, a obtenu son visa de sortie et devait encore s’entretenir avec le Ministère des affaires étrangères libyennes pour un motif inconnu. En revanche, son compagnon d’infortune, le Bernois Max Göldi, s’est livré aux autorités libyennes.
Quatre mois de prison?
Inculpé de violation des prescriptions sur la loi de séjour en Libye, Max Göldi devrait purger sa peine de quatre mois de prison. Suite à un ultimatum lancé par la Libye, l’employé d’ABB est sorti de l’ambassade suisse vers 14?h?15. Menotté, il est embarqué dans une voiture civile. Selon Me Zahaf, l’avocat libyen des deux Suisses, il est conduit à la prison d’Aïn Zara (lire ci-contre).
La confusion, elle, a été totale pendant une bonne partie de la journée autour de Rachid Hamdani. Blanchi de toute accusation, le Vaudois quitte l’ambassade à 10?h?50 et se rend au ministère qui délivre les passeports, où il obtient son visa de sortie. Il est accompagné de Me Zahaf, qui commente ensuite le départ en voiture de Rachid Hamdani vers la Tunisie.
Cette fausse information fait l’objet de supputations tout au long de l’après-midi, avant que le DFAE ne la démente et que Bruna Hamdani donne, sur le coup des 18?h, des précisions sur l’emplacement de son mari.
Pourra-t-il quitter le pays dans les heures qui viennent? Employeur de Rachid Hamdani au moment de son arrestation, Miguel Stucky se montrait hier soir très prudent tant que son ami était encore sur sol libyen.
«Les choses bougent»
Cette même prudence est de mise au DFAE qui n’a confirmé que la sortie de l’ambassade des deux Suisses et l’arrestation de Max Göldi. La conseillère fédérale en charge du dossier, Micheline Calmy-Rey, communique de son côté hier vers 18?h sur le réseau social Facebook. Un message de bonnes intentions, mais difficile d’interprétation. «(…) Aujourd’hui, après d’intenses discussions avec l’appui de l’UE, les choses bougent. Tant mieux. Et on continue de travailler pour trouver une solution politique à cette dramatique affaire.»
Les choses bougent… Euphémisme: la journée d’hier a été effervescente sur le plan diplomatique. Avec certes des espoirs à confirmer, mais aussi un durcissement des positions. Ainsi, la Libye lance lundi matin un ultimatum: son ministre des Affaires étrangères, Moussa Koussa, menace de «prendre des mesures» contre l’ambassade de Suisse à Tripoli si elle ne remet pas Max Göldi à la justice libyenne.
Le déploiement des forces libyennes est décrit comme intimidant. Avertis la veille, plusieurs ambassadeurs européens se sont relayés dans les locaux de la représentation suisse pour faire respecter l’extraterritorialité. Mais le Bernois a choisi de se rendre… A quelles conditions? Les questions restent en suspens.
Ce qui est certain en revanche, c’est que la crise, qui était bilatérale, est désormais internationale. Depuis lundi dernier, la Libye entrave l’entrée sur son territoire des citoyens européens. Une mesure de rétorsion envers la Suisse qui a utilisé les mécanismes de l’espace Schengen pour interdire l’entrée en Europe à des hauts dignitaires du régime libyen.
Cette crise des visas a donc contraint l’Union européenne (UE) à intervenir. Et si l’Italie et Malte se sont montrées, dans un premier temps, peu solidaires, les autres pays ont appuyé la Suisse. Dont l’Allemagne et l’Espagne qui, présidant l’UE, a diligenté une rencontre tripartite jeudi dernier. La présidente de la Confédération, Doris Leuthard, a réaffirmé à la presse ibérique (lire ci-contre) la politique restrictive de la Suisse en matière de visas. Aucun signe tangible ne permet de dire que la Confédération va s’écarter de cette ligne de fermeté.
Sur fond de concurrence
Pourra-t-elle la tenir longtemps? L’Union européenne se montrera-t-elle solidaire si la crise s’éternise? De nombreux pays européens ont des intérêts économiques importants et surtout prometteurs en Libye. La concurrence risque d’être sévère. Une délégation américaine est ainsi arrivée dimanche à Tripoli, selon l’agence de presse libyenne Jananews, pour poser les fondements d’un programme de collaboration et de développement entre les deux pays.
Xavier Alonso
Max Göldi menotté comme Hannibal Kadhafi
Max Göldi pourrait devoir passer quatre?mois dans les geôles libyennes. Le Bernois est inculpé de violation des prescriptions sur la loi de séjour en Libye. Il s’est livré hier vers 14?h?15 aux autorités libyennes. Selon Me Zahaf, l’avocat libyen des deux Suisses, il a été conduit à la prison d’Aïn Zara, près de Tripoli. Amnesty International condamne cet emprisonnement motivé par des «raisons politiques» et exige une libération immédiate.
Une mise en scène qui ne doit rien au hasard
Avérée en revanche, et les photos l’attestent, la mise en scène de l’arrestation. Il n’a échappé à aucun observateur que les menottes ont été passées à Max Göldi. Comme une réponse à l’humiliation ressentie par Hannibal Kadhafi à Genève. En effet, lors des récits de cette arrestation à l’origine de cette affaire, le fils du dictateur libyen insiste beaucoup sur l’humiliation d’avoir été menotté.
Mais selon des sources proches du dossier, Max Göldi aurait reçu des garanties sur ses conditions de détention. Diplomates suisses et européens ont obtenu l’assurance que le Bernois bénéficiera de visites quotidiennes.
De santé fragile
L’employé d’ABB avait mal vécu ses deux détentions et sa santé est décrite comme fragile. Un haut fonctionnaire de la Confédération se veut positif. C’est surtout l’inconnue et le manque de perspective temporelle qui avaient affecté Max Göldi. Cette fois, avec un suivi des diplomates suisses ainsi qu’une peine circonscrite dans le temps – quatre?mois – il espère que Max Göldi parviendra à surmonter l’épreuve. A moins qu’une grâce présidentielle ne vienne abréger son calvaire.
Ce scénario a souvent été évoqué. Muammar Kadhafi aurait ainsi l’occasion de revêtir les habits de magnanimité qu’il affectionne. Mais avant cela, il devait laisser faire les tribunaux, car l’homme fort de la Libye n’a de cesse de présenter son pays comme un Etat de droit où la justice fonctionne en toute indépendance.
(xa)
De Genève à Tripoli, dix-neuf mois de rebondissements
15 juillet 2008. Hannibal Kadhafi et sa femme sont arrêtés à l’hôtel Président Wilson, soupçonnés d’avoir maltraité leurs domestiques. Ils sont inculpés après deux nuits de détention.
19 juillet. Deux ressortissants suisses, Max Göldi et Rachid Hamdani, sont arrêtés en Libye.
26 juillet. La Libye exige des excuses de la Suisse sur le traitement des époux Kadhafi lors de leur interpellation et la fin des poursuites.
8 avril 2009. Le couple Kadhafi et la Libye déposent une plainte pénale contre l’Etat de Genève. Ils réclament 500?000?fr. pour dommage matériel et tort moral.
20 août. Le président Hans-Rudolf Merz présente ses excuses à Tripoli.
1er décembre. Göldi et Hamdani sont condamnés à seize?mois de prison et à 1600?fr. d’amende pour «violation des règles sur les visas».
22 décembre. Hannibal Kadhafi intente une action civile contre l’Etat de Genève et la Tribune de Genève pour la publication des photos d’identité judiciaire.
7 février 2010. Rachid Hamdani est blanchi de toute accusation.
11 février. La Cour d’appel libyenne réduit de seize à quatre mois de prison la peine de prison de Max Göldi sur le volet «séjour illégal».
15 février. Tripoli affirme que la Libye ne délivre plus de visas d’entrée aux Européens. L’Italie accuse la Suisse d’avoir pris les autres membres de l’espace Schengen en otages.
18 février. Le ministre espagnol des Affaires étrangères rencontre Micheline Calmy-Rey et le chef de la diplomatie libyenne.
21 février. Des pays européens interviennent pour dissuader Tripoli de prendre d’assaut l’ambassade de Suisse.
22 février. Max Göldi et Rachid Hamdani quittent l’ambassade. Le premier est remis aux autorités libyennes, tandis que le second obtient son visa de sortie.
ATS/DE