Les jeunes qui jouent à des jeux vidéo violents sont-ils enclins à reproduire les scénarios dans la réalité? Cette épineuse question a tourmenté hier les élus du Conseil des Etats. Ne sachant pas comment y répondre, ils ont transmis la patate chaude au Conseil fédéral. Ce dernier devra non seulement réfléchir
à une loi pour réglementer ce domaine, mais aussi à une éventuelle interdiction des jeux vidéo violents. Un casse-tête juridique qui devra de nouveau être soumis au parlement dans quelques mois.
«Vieux schnocks»
En attendant, les joueurs s’arrachent les cheveux face à des parlementaires qui semblent ne pas savoir de quoi ils parlent. Leurs lacunes, les sénateurs les reconnaissent volontiers. Durant le débat, Géraldine Savary a admis douter du lien de causalité entre les jeux violents et les tueries survenues notamment en Allemagne et aux Etats-Unis. «Nous n’avons pas assez d’études à disposition, dit la socialiste vaudoise. Même si j’ai des doutes sur une interdiction pure et simple, je préfère laisser cette possibilité au gouvernement.»
Une position vertement critiquée par Anne-Christe Seydoux (PDC/JU): «Vous dites au Conseil fédéral de se débrouiller!» Cette mère d’un jeune de 19?ans s’oppose à toute censure.
«Aucun pays de l’Union européenne ne l’a fait, rappelle-t-elle. Cela ne sert à rien. Les jeunes trouveront toujours un moyen d’aller au-delà de l’interdiction. Mais ce qu’ils vont trouver sur le marché noir est pire que les jeux qui sont vendus en magasin.» Et de rappeler aux élus qu’en dehors de la Coupole fédérale, on les traite déjà de «vieux schnocks».
«Décalage générationnel»
Sans aller jusque-là, Olivier Glassey, sociologue à l’Université de Lausanne, reconnaît un «décalage générationnel». «Beaucoup ont tendance à penser que les jeux vidéo ne sont utilisés que par les enfants, mais la réalité démographique est tout autre. Aujourd’hui, la majorité des joueurs sont presque trentenaires.»
Interdire les jeux vidéo violents à tous lui paraît exagéré. «En plus, ce serait incohérent, étant donné que d’autres médias offrent des images tout aussi violentes.»
Un point de vue partagé par Nicolas Akladios, président de l’association Swiss Gamers Network qui regroupe 3000 joueurs: «Ceux qui ne connaissent pas le domaine le diabolisent. Pourtant, les chiffres sont éloquents. En 2009, 460?000 consoles de jeux et 3,9 millions de jeux vidéo ont été vendus en Suisse. Les plus violents ne sont qu’un petit pourcentage destiné aux plus de 18?ans. Au lieu de les interdire, Berne devrait davantage les réglementer.»
Nicolas Akladios cite en exemple le canton de Vaud qui est le seul à interdire la vente aux mineurs des jeux vidéo destinés aux plus de 16?ans. Soutenu par les organisations de protection de la jeunesse, il plaide aussi pour une meilleure signalétique sur les emballages.
«On devrait reprendre le modèle européen qui édicte des catégories d’âge, dit-il. Et il faudrait aussi mieux éduquer les parents. Beaucoup ne savent pas qu’il est possible, sur les consoles, d’empêcher la lecture des jeux réservés aux plus de 16 ou 18?ans.»
Comédie ridicule
COMMENTAIRE
Cela fait trop longtemps que les générations qui détiennent encore les rênes du pouvoir stigmatisent le jeu vidéo. Par ignorance, par calcul politique (le sujet est porteur), par subordination de la réflexion à l’émotion et aussi parce que ce divertissement est souvent appréhendé par bon nombre de parents comme un des maux de l’âge ingrat.
Un passage obligé regrettable pour un garçon (les filles n’aiment pas ça, c’est connu), qui abandonnera cette pratique malsaine au sortir de
l’adolescence. Si tout va bien. Cette conception réductrice est sans nul doute à l’origine du débat qui agite le parlement. Absurde et ridicule, elle fait injure à la diversité, à la richesse d’une industrie qui est aussi, dans ses moments d’égarement géniaux, un art, au même titre que le cinéma et la bande dessinée. Mais une industrie qui n’a pas encore acquis la respectabilité que lui donnera un jour le temps.
Oui, mais la violence? Légiférons, disent les élus! Mais quel législateur saura faire la différence entre le jeu crétin et celui qui transgresse? Entre
le jeu qui appelle à la haine et celui qui dénonce? Entre le jeu qui éclaire et celui qui conforte dans la bêtise? Entre le jeu qui divertit sans arrière-pensées éducatives et celui qui endoctrine insidieusement.
Légiférons pour interdire, contrôler, éliminer, et nous tromper à coup sûr de cible. On se réjouit de découvrir les critères de sélection qui seront alors gravés dans le marbre.
Jean-Charles Canet