Rencontre

«On nous infantilise au nom du féminisme»

Par CAROLINE ZUERCHER le 04.05.2010 à 00:03

? L’islam suscite le débat, en particulier concernant la condition des femmes. La parole à sept d’entre elles. ? Elles ne se reconnaissent pas dans les extrémismes. La burqa? Elles n’y pensent même pas. ? Mais elles sont pratiquantes, veulent être traitées comme toute autre femme et pleinement s’intégrer

Elles s’appellent Shayma, Mouna, Fatma, Semhane, Radhia et Lucia. Elles ont entre 20 et 45 ans, un passeport suisse, égyptien, afghan, français ou encore tunisien. Certaines portent le voile, d’autres pas. Elles ne se connaissent pas, mais ont en commun leur foi musulmane. Leur religion est au coeur des polémiques. Celle de la femme dans l’islam, aussi. Comment vivent-elles cette situation? Que pensent-elles et que veulent-elles? Sept d’entre elles répondent à ces questions.

«Nous commençons à étouffer!» résume Mouna. Avec humour et vivacité, ces femmes livrent leurs états d’âme autour de quelques biscuits. Les remarques fusent, parfois avec vigueur. Mais l’atmosphère est au partage, à l’envie de s’expliquer. Non, elles ne sont pas extrémistes. Non, elles ne se reconnaissent pas dans les barbus, ni dans les femmes qui portent le niqab, ce voile intégral. Non, elles ne rêvent pas d’une Suisse musulmane. Mais oui, elles sont croyantes, vont à la mosquée, et certaines évitent les piscines mixtes.

Aujourd’hui, elles sentent la pression monter. Il y a eu le débat sur le port du voile, le 11 septembre, la peur du terrorisme. Puis la campagne contre les minarets, qui les a blessées voire mises en colère. «Une fois, en voyant les affiches dans la rue, j’ai pleuré, raconte Mouna. C’étaient comme des fantômes qui me demandaient Qu’est-ce que tu fais ici? Moi, je peux rentrer en Tunisie où j’ai grandi. Mais ceux qui ont toujours vécu ici, ils vont où?»

Ce qu’elles veulent, c’est appartenir pleinement à la société suisse, sans se sentir infériorisées. «Nous pouvons aussi amener quelque chose», s’exclame Radhia. Et pour cela, elles sont prêtes à dialoguer. C’est ce qu’elles ont fait durant plus de trois heures, dans les locaux de la Tribune de Genève où nous lesavons réunies. Extraits

 

 


 

 

LE VOILE

«Je me suis voilée par choix. Même mes parents ne connaissaient pas ma décision, raconte Shaymaa G. Ce geste a défini l’objectif de ma vie, qui est de démonter les stéréotypes sur l’islam.» Des remarques, ces filles en ont eu. Comme Shayma S. qui a été prise à partie par une institutrice. «Elle m’a dit que je gâchais tous les efforts des femmes. Elle m’a ensuite demandé pourquoi je ne rentrais pas chez moi… En précisant que ce n’était pas pour autant qu’elle voulait me discriminer!» Discriminée, Shaymaa G. l’a été par un employeur qui n’a pas voulu d’elle en évoquant son voile.

Fatma, elle, a les cheveux libres. «Je veux devenir avocate, explique-t-elle. Je pourrais mettre le voile et me battre, mais à quoi est-ce que cela sert? J’ai l’impression que cela m’empêcherait d’aller jusqu’au bout. Je pense que je pourrai davantage lutter contre les injustices en étant avocate. Et puis il y a dans l’islam un principe qui nous pousse à être dans la société en profitant au maximum de la vie.» La pression de la communauté, le regard des pratiquants, cette jeune Afghane les sent. «Je ne m’y arrête plus: sinon, vous êtes toujours imparfaite! Le problème, c’est qu’en Suisse, les uns considèrent qu’on est trop musulmane et les autres pas assez.»

Mouna ne porte pas non plus le voile. Le débat actuel, elle ne le comprend pas: «J’ai grandi en Tunisie, où nous avons le choix. Je suis venue en Suisse en pensant que c’était le pays de la liberté et de la civilisation… Alors, je trouve bizarre qu’on veuille imposer des interdits aux femmes. Je le vis comme un retour en arrière.»

BURQA ET NIQAB

«J’ai porté une fois la burqa en Afghanistan. Mais je suis presque tombée!» rigole Fatma. Ces voiles intégraux n’appartiennent pas au monde de nos interlocutrices. «Je suis contre car je ne vois pas sur quoi est basée cette pratique, explique Shayma S. Mais je respecte cette différence, comme je demande aux autres de le faire avec mon voile. Et j’adopte la même attitude avec les femmes peu vêtues: je ne les remarque pas.» Semhane, elle, voit les choses un peu différemment: «Comme mère, je suis choquée par ces publicités qui dénudent les femmes pour vendre des yaourts. Cela m’interpelle
davantage que la burqa.»

CONDITION FEMININE

«Les féministes veulent décider pour nous, s’agace Lucia. Ils nous infantilisent en nous disant Je vais te libérer! Mais nous avons la capacité de
décider ce que nous voulons!» Le problème, poursuit cette Suissesse, c’est qu’en critiquant ainsi les musulmanes, on exacerbe les différences. «Cette stigmatisation pousse certaines personnes à nous refuser un travail, regrette-t-elle. Au final, on veut libérer les femmes musulmanes, mais on les renvoie dans leurs cuisines!»

Les Occidentales sont-elles plus libres? Après tout, font-elles remarquer, elles subissent aussi le diktat de la beauté et de la jeunesse. Lucia l’admet: dans certains pays, la condition de la femme pose problème. «Mais c’est à elles de décider ce qu’elles veulent et de se battre.» Nos interlocutrices mettent aussi en garde contre les amalgames. «Je crois qu’il faut faire la distinction entre l’islam et la culture des musulmans, souligne Mouna. Dans ma région, en Tunisie, les gens aiment juger le degré de piété des gens, la fréquence avec laquelle ils se rendent à la mosquée… Cela dit, la pression dépend aussi de votre classe sociale.»

NICOLAS BLANCHO

«Les médias font erreur en se focalisant sur lui (ndlr: le président du Conseil central islamique suisse), insiste Shaymaa G. Ils tombent dans le panneau.» Et Fatma d’ajouter: «On a le sentiment que vous faites exprès de ramener le barbu de service ou celui qui ne parle pas le français. C’est de la caricature!

Ensuite, c’est aussi la responsabilité de notre communauté: certaines personnes devraient être humbles, et ne pas se mettre en avant.» De façon plus générale, précise Shayma S., «on ne peut pas parler d’une communauté musulmane. Nous ne sommes pas tous les mêmes.» Toutes sont d’accord:
Nicolas Blancho ne représente pas leur sensibilité. Et Mouna de conclure: «Nous ne nous reconnaissons pas toujours dans ces personnes qui parlent en notre nom.»

PISCINE ET BURKINI

«A l’école, j’ai arrêté les cours de piscine, car je ne voulais pas montrer mon corps, raconte Shaymaa?G. Je restais sur le banc avec les malades!» Dans ces conditions, le burkini semble «une voie médiane qui permet de rester tous ensemble», comme dit Lucia. Shayma S., elle, adore nager. Mais faute de piscines séparées, elle se baigne uniquement en Egypte. Quant au burkini, ajoute-t-elle, elle n’a pas trop envie de le porter: «Je ne suis pas contre, mais pour moi, soit on est en maillot de bain, soit on ne l’est pas!»

LEURS SOUHAITS

«Une fois, une amie de la famille faisait ses courses, raconte Shayma S. Un homme lui a dit de rentrer chez elle. Elle a répondu Ici, on n’est ni chez
vous ni chez moi, on est à la Migros!» Ces femmes cultivent une double identité. «Quand Kadhafi a appelé au djihad contre la Suisse, j’ai pensé Je fais quoi, le djihad contre moi-même?» raconte Shaymaa?G.

Ce qu’elles attendent des Suisses? D’être acceptées avec leur différence. Sans discrimination. «Il n’y a pas besoin de changer les lois, mais il faudrait les appliquer», précise Lucia. Pour Fatma, cela pourrait passer par une sensibilisation de l’administration et des juges. Mais aussi par une plus grande mobilisation des musulmans: «Nous devons nous montrer fermes et plus courageux. Et nous battre pour faire respecter les lois en portant plainte si nécessaire. Si nous gagnons plusieurs procès, peut-être les choses vont-elles changer...»

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