CRISE DIPLOMATIQUE

L’humiliation, nerf de la guerre que livre la Libye à la Suisse

Par ANDRÉS ALLEMAND le 04.09.2009 à 00:00

De l’arrestation d’Hannibal Kadhafi à Genève aux appels à disloquer la Suisse: le ressort du contentieux entre Berne et Tripoli est un sentiment de perte d’honneur.

La Libye va-t-elle tenter de réclamer la dislocation de la Suisse devant l’assemblée générale de l’ONU qui débute le 15 septembre? Ce serait là l’humiliation ultime pour le gouvernement helvétique qui s’est déjà aplati devant Muammar Kadhafi, sans pour autant obtenir le retour de nos deux concitoyens. Si cette dernière provocation n’a bien sûr aucune chance d’aboutir (lire ci-dessous), elle montre bien que la bataille se livre avant tout sur le plan de l’honneur. Une valeur que cette société bédouine estime être bafouée par notre pays, explique Hasni Abidi, directeur à Genève du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe (Cermam). Décryptage.

D’abord, les domestiques…

L’humiliation, c’est d’abord celle des domestiques d’Hannibal Kadhafi et de son épouse Aline El-Skaf, qui ont appelé au secours la police genevoise le 12 juillet 2008. Les deux employés, une Tunisienne et un Marocain, accusent alors leurs patrons de maltraitance. Pour prouver leur bonne foi, ils vont jusqu’à montrer leurs blessures à la presse. «Aujourd’hui encore, en Libye, les gens ne croient pas à cette version», assure Hasni Abidi. «Ils savent Hannibal capable de ce qui lui est reproché, mais ils pensent tout de même que les domestiques voulaient simplement s’installer en Suisse.

Pour cette société profondément marquée par la tradition tribale des Bédouins, la parole des employés n’a pas le même poids que celle des patrons. Et l’intervention de la police genevoise est perçue comme une violation de la sphère privée. Donc, de l’étranger qui se mêle de leurs affaires.»

La colère d’Hannibal

Mais ce qui provoque vraiment l’ire des Libyens, c’est bien sûr l’interpellation le 15 juillet 2008 du fils de Muammar Kadhafi. «En quarante ans de pouvoir, c’est la première fois qu’un membre du clan Kadhafi passe une nuit en prison!» note le chercheur genevois. «L’honneur de cette tribu est en jeu. Dans la tradition préislamique des Bédouins, les différends se règlent entre familles, discrètement. La justice n’est actionnée qu’en toute dernière extrémité. Et quand une tribu perd la face, le code de l’honneur l’oblige à recourir à une vengeance collective. Or, le chef de la tribu, en l’occurrence, se confond avec le chef de l’Etat. D’où cette crise diplomatique, d’autant plus vive que l’épouse d’Hannibal a également été interpellée.

C’est le tabou absolu! Chez les Bédouins, on ne laisse jamais personne s’approcher de sa femme, de son cheval ou de son arme.»

La honte de Merz

Kadhafi voulait donc voir la Suisse s’humilier. C’est ce qu’il vient d’obtenir, le 20 août, avec les excuses présentées en Libye par le président Hans-Rudolf Merz. Alors pourquoi n’a-t-il pas tenu parole et laissé repartir nos deux concitoyens avant le 1er septembre? Hasni Abidi s’avoue perplexe: «C’est vrai, ce n’est pas très cohérent. Même le gouvernement libyen est embarrassé. Tous les signaux sont au vert. Il ne manque que l’aval du colonel. Mais personne n’ose encore le bousculer au lendemain des festivités de ses quarante ans de pouvoir.»


La Suisse devra se sortir seule du bourbier

Le 24 juillet 2007, un groupe d’infirmières bulgares rentrait chez elles après avoir passé huit années dans les geôles libyennes sous l’accusation d’avoir infecté des enfants avec le virus du sida. Happy end sous les caméras et dans un avion officiel… français. L’Union européenne, à laquelle venait d’adhérer la Bulgarie, et la France avaient en effet joué un rôle capital. Avec le coup de pouce du Qatar, intervenu auprès de la Libye.

Aujourd’hui, qui pourrait jouer les facilitateurs entre la Suisse et la famille Kadhafi? Pas grand monde, manifestement. Et pourtant, si la Suisse ne peut bénéficier des réseaux diplomatiques des Vingt-Sept, elle se targue de nourrir des relations bilatérales fructueuses et de bénéficier d’amitiés solides. Les Emirats arabes unis, où s’est rendu en mai Hans-Rudolf Merz, ont pour un temps joué le rôle d’intermédiaire. Mais la teneur et le résultat de ces contacts restent obscurs. Passer par la République italienne, qui conserve des liens avec la Libye? Sur cette question comme sur bien d’autres, les services de la Confédération restent muets depuis le début de la crise.

Pour Reinhard Schulze, «il est trop tard» pour requérir l’intervention d’un pays tiers. Le directeur de l’Institut des études islamiques à l’Université de Berne estime qu’un «réseau aurait dû être créé il y a plusieurs mois».

Pour ce spécialiste du Moyen-Orient, la difficulté des négociateurs suisses consiste à déterminer «qui est en charge du dossier en Libye. Plusieurs courants s’affrontent pour le pouvoir et les responsables politiques ne sont pas toujours ceux qui en ont la fonction officielle. Le premier ministre libyen Al-Baghdadi semble ainsi avoir peu d’influence en ce moment, sinon les deux Suisses auraient déjà été libérés. La Confédération est l’otage de la politique intérieure libyenne», analyse-t-il. Une possibilité serait de parler avec un des fils Kadhafi. C’est d’ailleurs ce qu’avait tenté Micheline Calmy-Rey en marge du World Economic Forum.

«Je ne suis pas sûr qu’il reste une grande marge de manœuvre à d’éventuels facilitateurs, abonde Raymond Loretan, ancien ambassadeur de Suisse. L’affaire est désormais une affaire d’Etat.» La libération des infirmières bulgares avait fait l’objet d’un troc entre Tripoli et l’UE (argent, aide économique). La Suisse serait-elle avisée de suivre la même voie? «Les compensations matérielles sont marginales, juge Raymond Loretan. Ici, l’enjeu est l’honneur, la Libye tient à ce que la Suisse perde la face. Notre meilleure réponse à la crise est l’unité de la classe politique afin de cesser de montrer publiquement nos faiblesses.»

Si le Département des affaires étrangères se refusait hier à tout commentaire, une source suisse proche du dossier affirme que les diplomates ont accumulé les contacts depuis des mois et que des personnalités internationales ont été approchées. Hier, Micheline Calmy-Rey a rencontré Kofi Annan, ancien secrétaire général des Nations Unies. En marge des discussions sur l’engagement pour la paix et la sécurité, la conseillère fédérale aura peut-être évoqué la crise libyenne. Là encore, rien ne filtre. Même le défenseur des intérêts libyens, le Genevois Charles Poncet, se dit perplexe: «Le Ministère libyen des affaires extérieures m’a assuré il y a un jour et demi que les deux Suisses allaient rentrer. Je ne comprends pas ce qui se passe.»
Martine Clerc

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