C’est lundi. Trois fois par semaine, Sura Al Shawk se rend à son entraînement, chargée de son sac de sport rose et de sa besace Vuitton, la tête couverte par un discret foulard blanc. «Le basket, c’est ma vie, j’ai de la peine à m’imaginer sans», soupire cette gymnasienne de 19?ans devant un frappuccino d’un café lucernois. Et pourtant, Sura Al Shawk, Suissesse d’origine irakienne, a dû se résoudre à un choix déchirant: renoncer aux matches avec son équipe du STV Lucerne (ligue A).
Probasket a tranché à la mi-août: le port de symboles religieux est interdit sur un terrain, selon le règlement de la Fédération internationale (FIBA) (lire encadré). Si la musulmane ne respecte pas cette décision, l’équipe, dont elle est capitaine, perdra ses matches par forfait.
Le verdict fait jaser. Les articles s’amoncellent dans la presse alémanique, le New York Times a évoqué l’affaire et la télévision Al-Jazira enquête. Plus largement, c’est l’intégration des musulmans dans les sociétés occidentales qui est à nouveau débattue – dispense de natation pour les écolières, minarets, etc. – d’autant que d’autres fédérations sont plus souples. Aux derniers championnats du monde de Berlin, une athlète de Bahreïn a couru le 200 mètres vêtue d’une combinaison couvrante de la base du front jusqu’aux pieds.
Posters de Michael Jordan
Trois ans que Sura Al Shawk marque des paniers et que les murs de sa chambre d’Ebikon sont recouverts des posters de Michael Jordan. «Quand j’ai appris la décision de la fédération, j’en ai pleuré. C’est injuste. Les joueurs avec les bras tatoués de croix chrétiennes peuvent continuer à jouer, eux. La liberté de religion existe en Suisse et elle doit s’appliquer», martèle doucement celle qui est arrivée il y a neuf ans dans notre pays et vient d’obtenir le passeport suisse. Voilà deux ans que la jeune femme porte le voile. Cette décision, elle l’a prise seule, assure-t-elle. Sa mère arbore aussi le symbole islamique, sa sœur, non. «Mes parents m’ont mise en garde, ils craignaient que je n’aie des difficultés d’intégration à l’école. Cela n’a jamais été le cas.» Sura Al Shawk prie, observe le jeûne, ne mange pas de porc, s’abstient de boire de l’alcool et garde sa virginité pour son futur mari. «Le voile est une protection. Les garçons me regardent moins comme une fille sexy et j’ai de bons rapports avec eux.»
Branchée, du R’n’B dans les oreilles, la jeune fille estime vivre comme les jeunes de son âge. «A l’école, j’ai même fait les tests de natation avec une combinaison couvrante.» La gymnasienne obtiendra sa maturité dans deux ans et espère ensuite étudier les relations internationales et l’économie.
Après de longues semaines de réflexion, Sura Al Shawk vient de prendre sa décision: elle gardera sur la tête le tissu qui fait polémique. «La religion est une partie de moi. Je dois me sentir bien dans ma peau pour l’être sur le terrain.»
Mais la jeune femme réfléchit toutefois à prendre un avocat afin d’infléchir la décision de la fédération. En attendant, elle ne touchera pas le ballon lors du prochain match du STV Lucerne, le 19 septembre prochain.
«Une décision choquante»
Georg Kreis, président de la Commission fédérale contre le racisme (en son nom propre)
«Cette décision est choquante en regard de la liberté religieuse garantie par la Constitution suisse. Si le port du voile était dangereux ou constituait un obstacle dans la pratique du basket, ce serait différent. Selon un arrêt du Tribunal fédéral, une enseignante peut être amenée à renoncer au foulard, mais pas ses élèves. Notre commission se range de manière générale à cet avis.»
Marco Beltra, directeur de la communication à la FIBA (Fédération internationale de basketball)
«Selon nos statuts, la FIBA doit faire preuve d’une neutralité politique et religieuse absolue. Il n’est pas envisagé d’accepter une exception qui apporterait d’autres requêtes. Contrairement à l’athlétisme ou au volley-ball, le basket est un sport de contact, dès lors, les risques de blessures que peuvent causer les accessoires vestimentaires sont plus élevés.»
MCL