ISLAM

Former des imams en Suisse: tout le monde est pour, mais rien ne bouge

Par MARTINE CLERC le 19.07.2010 à 00:00

Pour améliorer l’intégration des musulmans, une étude prônait il y a un an de former les imams dans les universités suisses. L’idée faisait l’unanimité, mais depuis, rien ne se passe. Et les acteurs se renvoient la balle.

Il faut former des imams en Suisse afin d’améliorer l’intégration des musulmans. Là-dessus, tout le monde est d’accord, ou presque, comme le montrait l’an dernier une enquête financée par le Fonds national suisse de la recherche (FNS). Un prédicateur qui enseigne un islam imprégné de culture européenne, qui connaît notre pays et l’une de nos langues jouera mieux son rôle de trait d’union entre les musulmans et la société suisse, affirmaient en chœur les milieux intéressés.

Un an plus tard, ce beau consensus n’a pourtant accouché de rien. Pire, ce qui aurait dû être la première formation suisse n’a jamais commencé, faute de participants. Destinée aux non-musulmans et aux musulmans, l’offre mise sur pied à l’Université de Fribourg visait notamment à former imams et cadres associatifs au contexte européen. Mais seules deux inscriptions de musulmans ont été enregistrées, en provenance des cantons de Vaud et Genève, qui hébergent pourtant les plus grandes communautés musulmanes romandes.

«Tout le monde semble d’accord sur la nécessité d’une formation, mais personne ne prend l’initiative», s’agace Stéphane Lathion, père de cette tentative avortée. Le président du Groupe de recherche sur l’islam en Suisse attribue cet échec, entre autres causes, avant tout au manque de mobilisation des musulmans eux-mêmes. «Les cadres associatifs n’ont pas servi de relais auprès de leur communauté, alors même qu’ils répètent qu’ils sont favorables sur le principe à la formation des imams. Qu’ils reconnaissent leurs contradictions!» tempête le chercheur.

«La votation antiminarets a sonné tout le monde, et personne, ni du côté musulman, ni du côté des politiques, n’est prêt à construire quelque chose, constate, amer, Mohamed Ali Batbout, président de l’Union des associations musulmanes de Fribourg. Finissons d’abord ce débat sur la burqa, on pourra ensuite parler de la formation des imams plus sereinement.»

Pour des aides de l’Etat

Sur le sujet, les communautés peinent à masquer leurs profondes divergences. Quel courant de l’islam enseigner? Qui doit financer cette formation? A Genève comme à Lausanne, on dénonce le coût prohibitif de l’offre de cours fribourgeoise (de 950 à 6000?francs), malgré le soutien prévu de la Confédération. L’Etat doit débloquer une aide financière substantielle, condition sine qua nonà toute réussite future, martèle ainsi Hafid Ouardiri, président genevois de la Fondation de l’Entre-Connaissance, impliqué dans la formation mort-née.

Autre réclamation unanime: les communautés veulent avoir leur mot à dire dans la formation de leurs imams. «Une réflexion de fond doit d’abord être menée en interne afin de déterminer nos besoins», juge Lucia Dahlab, vice-présidente de l’Union des organisations musulmanes de Genève.

Reste que les responsabilités sont partagées. Personne – ni les autorités, ni les universités – ne semble vouloir mettre les mains dans le cambouis: «Tout le monde se refile la patate chaude par manque de courage!» s’énerve Hugues Hiltpold. Le conseiller national genevois (PLR) est l’auteur de plusieurs interventions demandant la création d’une chaire universitaire pour imams. Sa motion fait l’objet d’un véritable ping-pong entre les organes de décision et les recteurs des universités suisses, qui ont hérité de la balle, sont partis pour de longs mois de discussion.

Quelle volonté politique?

Le chemin sera donc encore long avant de voir un premier imam diplômé d’une haute école helvétique. Pour débloquer la situation, «les musulmans devront dépasser leurs éventuelles divergences et définir les standards de formation de leurs imams, préconise Christoph Uehlinger, codirecteur du programme national financé par le FNS. Quant au Conseil fédéral il pourrait inciter les universités à trouver une solution.» Qui paiera? Aux cantons et à la Confédération d’y réfléchir, «si tant est que l’Etat veuille vraiment aller de l’avant.»

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