Libye

Deux fils Kadhafi au coeur de l'affaire des otages

Par Olivier Bot / Anna Mikhaïloff le 09.01.2010 à 00:00

La récidive violente d’Hannibal à Londres affaiblit encore la légitimité des rétorsions libyennes contre la Suisse. Saïf al-Islam, numéro 2 du régime, prêt à jouer les médiateurs, n’a pas été invité au Forum de Davos cette année. Demain débute une semaine judiciaire chargée pour les deux Suisses retenus depuis plus d’un an en Libye.

Hannibal, le mauvais fils

Noceur et violent, balançant entre fric et frasques, Hannibal Kadhafi a fini l’année 2009 sur les deux registres récurrents de sa vie publique. Le mauvais garçon qui avait fait des siennes dans un grand hôtel de Genève en 2008 s’est de nouveau manifesté au Claridge de Londres.
Dans la nuit de Noël, vers 1?h?30, une descente de police était motivée par des appels au secours entendus par le personnel du cinq-étoiles. Des membres du staff hôtelier se sont présentés devant la porte de la suite à 4000?livres sterling la nuit où Hannibal s’était claquemuré avec sa femme, le jeune modèle libanais Aline Skaf, 29?ans, Hannibal junior âgé de 3?ans et le petit dernier. A l’arrivée des inspecteurs, venus en force et armés, les trois gardes libyens qui interdisaient l’entrée ont été conduits au poste avant d’être relâchés, sans faire l’objet de poursuites.
Hannibal, qui fit valoir une putative immunité diplomatique, put partir dans la voiture de l’ambassadeur libyen à Londres. Madame – qui jura par la suite avoir fait une mauvaise chute – sortait sur une civière, avec le nez cassé et le visage en sang.

La direction du prestigieux
établissement confirmait «un incident domestique», sans autre précision. S’il n’y avait pas eu le précédent de 2005 à Paris, où le même Hannibal avait frappé sa compagne, enceinte de 7?mois, dans un grand hôtel, on pourrait croire à la thèse de l’accident. Pour ces faits de «violence aggravée» et «port illégal d’arme», Hannibal avait été condamné à une peine de quatre mois de prison avec sursis par la justice française. Ce sera sa seule condamnation. Car à Londres, aucune poursuite n’a été engagée contre aucun des protagonistes du remuant Noël.

Son frère, Al Saadi, fait la fête à Saint-Barth
Depuis, on a cru voir Hannibal au réveillon organisé par le milliardaire russe Roman Abramovtich dans le club des happy few de la très select île de Saint-Barth, où Beyoncé donna un miniconcert contre un joli cachet. Mais il s’agissait en fait d’Al Saadi, le cadet de la fratrie Kadhafi, footballeur raté, reconverti dans les forces spéciales libyennes.
Héritier du caractère ombrageux de son père, Hannibal n’a jamais manifesté aucun intérêt pour la politique. Après avoir étudié dans une business school de Copenhague, cet officier de marine s’est vu confier quelques responsabilités dans la compagnie nationale de navigation. Mais l’oiseau de nuit est plus souvent en goguette qu’en mer. Son goût pour la vie nocturne et pour la boisson l’a déjà fait déraper à plusieurs reprises.
A Rome, en 2001, à la sortie d’une discothèque, le grand gaillard aux cheveux longs et à la barbe de trois jours avait invectivé des carabiniers avant de les asperger avec un extincteur, expédiant trois d’entre eux à l’hôpital. A Paris, en 2004, il était interpellé ivre au volant, alors qu’il descendait à contresens
les Champs-Elysées à grande vitesse. Ses gardes du corps étaient une fois encore intervenus, faisant le coup de poing avec les forces de l’ordre. En juillet 2008, enfin, le mauvais fils à papa était interpellé avec son épouse dans un hôtel de Genève pour violences sur ses domestiques. Menacées puis indemnisées, les victimes ont retiré leurs plaintes. La justice genevoise a dû abandonner les poursuites. Cet épisode?fut vécu comme une humiliation par le clan Kadhafi qui, en représailles, retient depuis plus d’un an et demi deux chefs d’entreprise suisses.

Olivier Bot

 


 

Saïf al-Islam, le gentleman
Saïf al-Islam Kadhafi, 37?ans, récemment promu numéro 2 du régime libyen, n’a pas été invité cette année au World Economic Forum (WEF) qui se tient à Davos à la fin du mois. «Faute d’une normalisation des relations avec la Suisse, nous n’avons invité aucun Libyen», expliquait avant-hier un porte-parole du WEF. L’an dernier, c’est là que des discussions diplomatiques avaient eu lieu entre la cheffe du Département fédéral des affaires étrangères et Saïf al-Islam Kadhafi, dont la réputation s’est peu à peu construite sur de jolis «coups» diplomatiques.
En 2000, il avait fait une entrée remarquée sur la scène internationale en jouant les intermédiaires dans la libération des otages du groupe Abou Sayyaf sur l’île de Jolo (Indonésie). Un rôle qu’il a assumé régulièrement depuis. Que ce soit, il y a deux ans, dans l’affaire des infirmières bulgares et du médecin palestinien. Ou, plus récemment, dans la libération pour raisons de santé d’Abdelbasset al-Megrahi, seul terroriste condamné à ce jour pour l’attentat de Lockerbie (270 morts en 1988). L’image de Saïf al-Islam Kadhafi embrassant et enlaçant un frêle Megrahi sur le tarmac de l’aéroport de Tripoli, devant une foule en délire, a fait le tour des télés mondiales. Et provoqué des réactions indignées et écœurées au Royaume-Uni.
Hôte des Rotschild
S’il affirme régulièrement ne pas envisager de succéder à son père, s’il a juré en 2008 qu’il quittait la politique, il assume de fait une forme de diplomatie parallèle du régime libyen. Et a, sans conteste, forgé ainsi le retour progressif de la Libye dans le concert des nations. Il reste d’ailleurs l’interlocuteur privilégié du monde occidental qui aime son image policée et ses allures «modernes».
Il évolue ainsi avec aisance dans les cercles de la haute société britannique et connaît bien le prince Andrew. Hôte de la famille Rothschild dans sa propriété de Corfou, l’été dernier, il y avait rencontré Peter Mandelson, ministre britannique du Commerce. Trois semaines plus tard, Al Megrahi rentrait à Tripoli. A la fin de novembre, c’est à nouveau chez les Rothschild qu’il s’est rendu, pour un week-end de chasse dans le cadre somptueux du manoir de Waddesdon, à un peu plus d’une heure de Londres. Et, nouvelle coïncidence, Lord Mandelson mais aussi Cherie Blair, épouse de l’ancien premier ministre, étaient présents.
Son travail à la Fondation Kadhafi – une organisation caritative qui tente notamment d’améliorer l’image de la Libye en matière de droits de l’homme – participe à sa bonne image. C’est pourtant sans aucun scrupule qu’il a contredit la version de Gordon Brown sur la libération de Megrahi. Selon le premier ministre, le cas du Libyen n’aurait fait l’objet d’aucun arrangement. Démenti de Saif al-Islam qui expliquait au contraire que «dans tous les contrats commerciaux, de pétrole et de gaz signés, Megrahi avait toujours été sur la table des négociations». De la même manière suave, il a traité les familles des victimes de l’attentat de Lockerbie de «rapaces» à propos des compensations financières (1,5 milliard de dollars) consenties par son pays. A Paris aussi, il ne s’est pas gêné pour mettre dans l’embarras les autorités.
Peintre (il a exposé à Genève), architecte de formation, ce quasi-gentleman anglais pêchera et chassera en Nouvelle-Zélande. Il en aura l’occasion puisqu’il ne se rendra pas à Davos cette année.
Anna Mikhaïloff, Londres

 

 

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