ARMES

Les fabricants d’armement ferraillent avec des… emplois

Par XAVIER ALONSO BERNE le 18.11.2009 à 00:05

Cinq mille? Dix mille? Voire plus… Combien d’emplois sont menacés par l’initiative contre l’exportation de matériel de guerre. Enquête.

Cinq mille places de travail sont menacées, dont 30% se trouvent en Suisse romande. Pas plus, assument les initiants, GSsA (Groupe pour une Suisse sans armée) et PS en tête. Le double «pourrait» disparaître avance le seco (Secrétariat d’Etat à l’économie) «si on prend en compte les effets négatifs probables sur la production des biens civils, bien que ceux-ci ne soient pas repris par l’initiative», analyse Simon Plüss, chef des exportations d’armes au seco. Economiesuisse, comme le GRPM (groupe romand pour le matériel de défense et de sécurité) publient – eux sans conditionnel – le chiffre de 10?000 emplois en danger.

Question d’interprétation. Car juristes du seco, versus ceux du GSsA et du PS, ne font pas la même interprétation des catégories «biens à double usage» et «biens militaires spécifiques» (lire ci-contre). Une controverse qui n’a rien d’un détail de juristes puisqu’elle fonde les chiffres lancés dans cette campagne.

Et sur le terrain aussi, les entreprises sont désécurisées. Vibro-Meter à Villars-sur-Glâne (FR) livre à Boeing un capteur pour les moteurs d’avions. Les 90% de sa production sont destinés au civil, dont l’avion de ligne Boeing 747, et les 10% au «militaire spécifique», dont le transporteur de troupes Galaxy (de Boeing). La technologie est identique: seul un boîtier renforcé et une prise d’air supplémentaire modifient la version pour l’armée qui a été classée «bien militaire spécifique».

Pour Peter Huber, directeur de Vibro-Meter, tout est lié. La perte de 10% de sa production représenterait une suppression de 50 à 100 emplois immédiatement. Et à moyen terme (dix ans), la délocalisation complète de son entreprise et de ses 500 emplois. «Notre groupe ne pourra se permettre d’avoir deux usines avec deux lignes de production, deux équipes d’ingénieurs, etc.»

Le secrétaire romand du GSsA Tobia Schnebli crie, lui, à la manipulation. «Dans notre esprit, ces produits ne sont pas des biens militaires spécifiques. Il y a une marge d’interprétation et le seco refuse de clarifier ce point. Ils veulent effrayer l’opinion publique.» Pour le seco, la Convention de Wassenaar ne laisse pas de place à l’interprétation.

Reconversion de l’industrie

Christian Levrat n’en est pas si sûr. «J’ai la désagréable impression que Vibro-Meter se laisse instrumentaliser par les milieux de l’industrie qui veulent protéger la position des trafiquants d’armes.» Pour le président du PS, il ne fait aucun doute que si l’ordonnance était adoptée, les critères pourraient être redéfinis. Le GSsA et le PS mettent, eux, en avant leur responsabilité par rapport à une industrie dont ils croient possible la reconversion. Comme l’explique la conseillère nationale Maria Roth-Bernasconi (GE): «On ne touche que 5000?places de travail. Les mesures pour la reconversion, avec l’aide de la Confédération, permettront de limiter la casse et de contribuer à ce que cette industrie investisse dans des domaines d’avenir. Passé en dix ans de 7% à 50% d’activités civiles, Ruag ­illustre parfaitement cette tendance.»


«Le militaire paye le développement»

«Une interdiction d’exporter mettrait sérieusement en discussion la raison d’être de JAST en Suisse.» Fondateur et codirecteur de JAST, Stefano Vaccaro reçoit dans les locaux du parc scientifique de l’EPFL. Née en 2003, la petite entreprise a grandi jusqu’à employer huit plein-temps (chiffre d’affaires: 1,5 million). Sa spécialité: le développement d’antennes mobiles satellite qui, contrairement aux paraboles, peuvent s’intégrer dans des fuselages d’avions et de véhicules. Rachetée en 2007 par l’américain ViaSat (700 millions de chiffres d’affaires), JAST travaille désormais pour ce groupe «50% civil, 50% militaire».

Si sa technologie de transmission pourrait un jour équiper des voitures et les campings cars pour la réception numérique (radio, TV, etc.), Stefano Vaccaro avance qu’à «court terme, c’est le militaire qui paye le développement». Mais le plus souvent, il ne sait à quel type d’utilisation sa technologie sera destinée. Même si ViaSat lui a demandé parfois de customiser ses antennes (solidifier les structures) pour une utilisation militaire. Ce produit-là, encore en développement, n’a pas été visé par le seco, mais pour Stefano Vaccaro l’évidence d’une classification en «bien militaire spécifique» s’impose.

A l’instar d’autres entreprises contactées qui travaillent autant dans la sous-traitance pour l’aéronautique que l’informatique, c’est la délocalisation de la technologie que craint l’économie romande. A Plan-les-Ouates, la filiale de Ruag qui usine des pièces en titane pour l’aviation civile et militaire n’a cessé de dire son inquiétude de devoir fermer son site et perdre ses 52 emplois. Sur la même commune, Jean Gallay SA fabrique des pièces pour turbines d’aviation (chiffre d’affaires: 30 millions, 200 employés). Que du «double usage»… Pourtant, le président du conseil d’administration Michel Juillerat estime l’initiative dangereuse. «Exemple: pour les affaires compensatoires lors du renouvellement des Tiger. Nous ne pourrions fabriquer que les pièces destinées aux avions de combat suisses et nous ne pourrions pas exporter la même pièce pour le même avion acheté par un autre pays. Cela nous coupe des marchés!»

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