«Il faut tout entreprendre pour obtenir ces données.» Les déclarations de la chancelière Angela Merkel sont exemptes de toute ambiguïté. Berne peut bien implorer, agiter une ridicule menace de refus de collaborer, l’Allemagne achètera la liste de quelque 1500 noms de pratiquants de l’évasion fiscale. Que cette liste ait été volée lui importe peu. Qu’elle coûte 3,7 millions de francs ou le double ne fera guère de différence non plus. Berlin compte récupérer de la sorte une centaine de millions. L’achat de la liste est juste «peanuts».
On croyait que la Suisse avait atteint le fond de l’abîme, mais voilà qu’elle s’enfonce encore. La crise ouverte avec l’Allemagne est aussi grave sinon plus que celle qui l’oppose aux Etats-Unis. Le coup est d’autant plus rude qu’après les insultes de Peer Steinbrück, ex-ministre allemand, à l’endroit des Suisses, les relations s’étaient normalisées pour se mettre récemment au beau. Au beau certes, mais pas fixe.
A côté de la brèche ouverte avec le voisin germanique, la crise en cours avec la France fait figure de crisette. L’Allemagne est non seulement le premier partenaire commercial de la Suisse mais ses ressortissants ont également déposé leur argent à Zurich. Nous sommes cette fois au cœur du monstre, dirait Jean Ziegler. De Genève et Paris, le théâtre des opérations passe à la Bahnhofstrasse et Berlin. A l’évasion fiscale va succéder la fuite des capitaux allemands des banques zurichoises. L’impact économique sera puissant et la perception politique des forces en jeu radicalement augmentée.
Quel que soit l’usage précis – pièce juridique ou non? – que va faire l’Allemagne de la liste volée, l’effet cumulé des attaques est dévastateur. La FINMA a livré des noms aux Américains en violation du droit; l’ex-employé de la HSBC Genève Hervé Falciani a offert 3000 identités de clients à la France. L’Allemagne en achète presque autant. Comment imaginer que les clients étrangers puissent garder leur confiance dans les banques helvétiques? La seule bonne nouvelle serait que la dernière liste provienne de Falciani, ce que ce dernier nie. Sinon il faudrait en déduire que Falciani a déjà fait des émules.
Il en fera quoi qu’il arrive. Car maintenant que les voleurs de données ont trouvé un acheteur officiel, on peut s’attendre à ce que d’autres Falciani sans scrupule se livrent au commerce de données «protégées» par le secret bancaire. La Suisse peut hurler au scandale. Non sans raison. Car l’Allemagne n’est pas loin de se prêter à une activité de receleur. Illégal et contre toute éthique. Sauf qu’à cette aune-là, il n’est pas plus glorieux d’ouvrir ses coffres à l’argent soustrait au fisc des voisins.
Que Berne, Washington, Paris ou Berlin cessent de se draper dans leur vertu! Ils l’ont tous perdue, pour des motifs divers. Cette partie d’échecs mondiale autour du secret bancaire est désormais commandée par les seuls rapports de force. Le coup de boutoir de l’Allemagne a jeté à terre une Suisse déjà à genoux. Les dégâts pour la place financière sont irréversibles. Quoi qu’en disent gouvernement et experts, le secret bancaire est mort. Osons faire face! Le parlement doit empoigner frontalement la seule question qui compte: faut-il supprimer la distinction entre évasion et fraude fiscale dans le droit suisse? La réponse tombera d’elle-même.