La salle du Tribunal militaire de Coire a retenu sa respiration hier à 18?h. Après cinq jours de procès et six heures de délibérations, les juges ont rendu l’un des verdicts les plus attendus de l’histoire de la justice militaire. «Freispruch!», (acquittement!), le mot a résonné plusieurs fois dans la pièce, brisant un silence lourd d’émotions.
Non, les deux guides de montagne ne sont pas responsables de l’accident de la Jungfrau qui a tué six soldats le 12 juillet 2007. Ils n’ont pas commis de négligences et n’ont pas violé les prescriptions de service. Ils recevront chacun une indemnité. 90?000?francs pour le guide militaire de 34?ans et 75?000?francs pour le guide privé de 47?ans. Sûr de lui, le président du tribunal a balayé d’une main les attentes des familles qui espéraient obtenir enfin le nom d’un responsable.
La thèse du doute
Si le tribunal admet que les accusés étaient bel est bien garants de leurs recrues et ont commis une «erreur» en montant sur le sommet, ils retiennent qu’ils ne pouvaient pas prévoir l’accident. «Il leur manquait des signaux d’alarmes suffisants et concrets pour leur indiquer qu’il y avait un risque d’avalanche ce matin-là», a expliqué Felix Egli, président du tribunal.
Une conclusion qui indique que les cinq juges ont clairement tranché entre les deux expertises qu’ils avaient à disposition (lire nos éditions d’hier). Ils ont retenu celle de la défense qui étayait la thèse du doute. «L’audition des experts nous a montré qu’il était trop difficile d’évaluer le danger d’avalanche en été, a précisé le juge. De plus, des règles concrètes auxquelles un guide devrait se conformer de manière contraignante font défaut.»
Fatalité responsable
Le jour du drame, les guides avaient jugé le risque d’un niveau «modéré». Vers 9?h?55, «une coulée a fait chuter le premier soldat qui, en tombant, a entraîné les autres», a rappelé Felix Egli. Il y a donc bien eu avalanche. «Ce qui s’est passé ce 12 juillet semble être un phénomène météorologique exceptionnel, explique-t-il en se basant sur le rapport des spécialistes. Les soldats ont été victimes d’une sournoise couche de neige. Sa structure était particulièrement fragile. Les experts ont pu le constater à la loupe, mais les guides ne pouvaient pas le savoir.» Entre les lignes, il laisse comprendre que la seule responsable est finalement la fatalité.
Pour la défense qui a plaidé la présomption d’innocence, le succès est total. «Je n’oserais parler de victoire, parce que ce drame est terrible, analyse l’avocat du guide militaire qui ne souhaitait pas s’exprimer hier soir. Mais c’est un soulagement.»
«Je suis déçu»
En revanche, pour le procureur qui demandait une peine de 9?mois avec sursis et une amende de 1500?francs contre les deux guides, le verdict a retenti comme une gifle. «Je suis déçu, dit-il. Ni la défense ni l’argumentation du tribunal ne m’ont convaincu. Je vais sérieusement réfléchir à faire appel dans les cinq prochains jours.»
Recours ou non, l’Association suisse des guides de montagne est satisfaite. «Le tribunal a fait un travail correct, conclut Urs Wellauer, son président. L’évaluation des facteurs de danger est très difficile, surtout en été. Nous allons donc nous pencher sur ce cas et essayer d’en tirer des leçons pour minimiser les risques à l’avenir. Cependant, il faut être conscient qu’en montagne, le risque zéro n’existe pas.»
Les parents de Cédric en pleurs à l’énoncé du verdict
Vingt-huit mois qu’elles attendaient un coupable. Pour la plupart des familles des victimes, l’acquittement des accusés est un choc. Au moment du verdict, certains visages se sont décomposés. D’autres ont été enfouis dans des mains moites et tremblantes. Aucun cri, aucune révolte, mais la sensation d’avoir été assommés d’un coup de massue.
Père en colère et proches abasourdis
Certains proches n’ont pas pu rester jusqu’au bout. Quand le président a expliqué les raisons de l’acquittement, Eric Buchs, père de Bojan, a dû quitter la salle. L’homme en colère s’est levé subitement et s’est éclipsé pour ne jamais revenir.
Abasourdis, les proches, dont certains espéraient une condamnation à la prison ferme, ont écouté calmement les justifications du Tribunal. Mais à peine le silence revenu, l’émotion les a submergés. Les larmes d’Evelyne Janz et les yeux humides de son époux Claude, parents de Cédric, marqueront longtemps encore la salle du Tribunal militaire 7 de Coire.
Dignement, Philippe Ballifard, père de Théophile, avoue «prendre acte de la décision du Tribunal». «Nous sommes venus voir ce procès pour prendre connaissance d’un dossier qui nous était interdit, dit-il. Le Tribunal a parlé d’une erreur; les débats ont établi qu’une avalanche a bien emporté les cordées.
Les deux guides ont exprimé leurs regrets. J’ai rempli mon devoir de père et un verdict ne changera rien. J’ai fait un chemin qui m’a appris que ce n’était pas à moi de juger.»
(nh)