MATÉRIEL DE GUERRE

Doris Leuthard, combien de morts pèsent 5100 emplois?

Par ROMAIN CLIVAZ ET SERGE GUMY le 19.10.2009 à 00:03

Le Groupe pour une Suisse sans armée veut interdire l’exportation de matériel de guerre. La conseillère fédérale Doris Leuthard combat cette initiative, au nom de l’emploi en Suisse et de la sécurité nationale. Interview.

La Suisse peut-elle promouvoir la paix tout en vendant des armes? C’est la question posée par l’initiative du Groupe pour une Suisse sans armée (GSsA), soumise à votation le 29 novembre. Les pacifistes et la gauche réclament la fin des exportations de matériel de guerre (à l’exclusion des biens à double usage civil et militaire). Ministre de l’Economie, la conseillère fédérale Doris Leuthard y est opposée.

Doris Leuthard, 5100 emplois dans l’industrie d’armement en Suisse, ça vaut combien de tués par année?
Je ne peux pas accepter cette manière d’opposer la morale et les intérêts économiques. Combien de morts sur les routes suisses chaque année? Voulez-vous pour autant interdire la voiture? Nous vivons dans un monde violent où des conflits existent. Or, entre deux Etats, les armes ont une fonction dissuasive, et peuvent servir en ce sens d’instrument de dialogue.

Fabriquer des armes, c’est donc une contribution de la Suisse à la paix dans le monde?
Nous fabriquons des armes en Suisse pour notre défense. Et comme notre marché est beaucoup trop petit, nous en exportons aussi. La plus grande partie de ces biens est à double usage, civil et militaire.

Mais c’est vrai, nous exportons aussi des armes qui peuvent tuer des gens. C’est pour cela que nous avons mis sur pied un système de contrôle très strict. Nous sommes d’ailleurs beaucoup plus restrictifs que la majorité des autres pays européens, y compris des Etats neutres comme la Suède.

Vous êtes démocrate-chrétienne et catholique. Comment défendez-vous cette possible entorse au «Tu ne tueras point» biblique?
Je suis d’accord que, selon la religion chrétienne, on doit chercher à éviter la violence. Mais la violence existe. En Suisse, une majorité de crimes est même commis par des chrétiens! Un monde sans violence correspond à un monde idéal, mais comme conseillère fédérale, je dois travailler dans un monde réel!

La plupart des entreprises d’armement sont actives à la fois dans les domaines civil et militaire. Pourquoi l’Etat ne les aiderait-il pas financièrement à se reconvertir comme le propose le GSsA?
Cela voudrait dire que l’Etat décide de tuer un secteur économique, et avec lui 5000 à 10?000 emplois. Et non seulement il paierait pour les chômeurs qu’il a lui-même créés, mais il paierait aussi pour créer de nouvelles places de travail. C’est absurde!

Mais la Confédération est prête à financer la reconversion des paysans dans la perspective d’un accord agricole avec l’UE et l’Organisation mondiale du commerce. Pourquoi ne le ferait-elle pas aussi avec l’industrie de l’armement?
Le Conseil fédéral veut garder une industrie d’armement indigène. Le peuple aussi, qui l’a dit deux fois en votation. Il en va de même pour la production de nourriture en Suisse; cette obligation est d’ailleurs inscrite dans la Constitution fédérale.

Mais pourquoi la Suisse devrait-elle produire les armes dont elle a besoin pour sa défense?

Notre production d’armement est à environ 35% destinée aux besoins de notre armée. Il ne serait donc pas possible de conserver une industrie d’armement en Suisse sans exportations. Si l’initiative passait, on augmenterait la dépendance vis-à-vis de l’étranger en cas de crise. Notre sécurité s’en trouverait affaiblie.

 


 

«Il y a eu deux abus en plus de dix ans»

Des obusiers vendus aux Emirats arabes unis qui se retrouvent au Maroc, pourtant interdit d’exportation: les contrôles suisses fonctionnent-ils vraiment?
Nous enregistrons chaque année plus de 2500 demandes d’exportation de matériel de guerre et de biens militaires spéciaux. Il y a eu deux abus en plus de dix ans. Cela montre que nos contrôles fonctionnent dans la très grande majorité des cas et que les exportateurs respectent les règles.

Et l’affaire du Pilatus utilisé par le gouvernement tchadien pour bombarder des civils au Darfour?

Ni nos contrôles ni Pilatus n’ont fauté. Il s’agissait officiellement de remplacer un ancien avion Pilatus comme avion d’entraînement. Ce qui paraissait plausible. C’est le gouvernement tchadien qui a manipulé l’avion pour l’utiliser comme bombardier contre des civils. J’en suis désolée, mais nous ne pouvons pas donner des garanties à 100%.

Mais quand la Suisse accepte qu’un Pilatus soit vendu au Tchad, ferme-t-elle délibérément les yeux sur les risques d’un tel marché?

En cas de doute, nous ­conseillons aux entreprises d’armement de renoncer à de telles affaires. J’aimerais bien d’ailleurs que le Conseil fédéral ait davantage de compétences dans le ­contrôle des biens sensibles, alors qu’aujourd’hui il ne peut pas interdire ces transactions.

Sauf que le Conseil des Etats vient de vous refuser ce pouvoir. Une preuve de cynisme?
J’en suis désolée. Mais ne parlez pas de cynisme: les entreprises se démènent pour trouver des marchés et assurer des places de travail. Et la majorité des entreprises sont réceptives à nos arguments.

Comment justifier que l’Arabie saoudite soit le troisième client des exportations suisses au premier semestre 2009, alors que les droits de l’homme y sont régulièrement violés?
Simplement parce que les autorisations pour ces contrats datent de 2007 et 2008. Par ­contre, depuis décembre 2008, nous n’acceptons plus aucune nouvelle demande. Idem pour le Pakistan, en raison de la situation politique instable.

En défendant l’industrie de l’armement, le Conseil fédéral ne se présente-il pas en serviteur de l’économie?

C’est mon travail de défendre l’économie, les emplois et la croissance. Même si cette croissance ne doit pas se faire à tout prix.

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