«Je quitte un cadre de travail que j’ai été amené à considérer comme problématique à plus d’un titre et je refuse de cautionner les dérives que j’y perçois!» Shafique Keshavjee, pasteur bien connu en Suisse romande et expert du dialogue interreligieux, a pour l’occasion le verbe attaquant. Une théologie pour temps de crise. Au carrefour de la raison et de la conviction, son livre, à paraître le 27 avril prochain, en est le reflet. ?
Le professeur y expose son analyse de la crise actuelle des Facultés de théologie et aussi des pistes pour en sortir. «Fruit d’une partie des recherches de mon premier mandat, ce livre dément le reproche infondé qui m’a été adressé», lance le pasteur.
«On entend souvent dire que les Facultés de théologie sont en crise parce que les Eglises sont en crise, explique Shafique Keshavjee. Après ces quelques années à l’Université, je puis affirmer que si les Eglises sont en crise, c’est aussi parce que les Facultés de théologie le sont. Je regrette vivement qu’une réelle pluralité dans la manière d’être «professeur de théologie» ne soit pas reconnue et valorisée.»
La pluralité mise à mal
Les désaccords avec la Faculté genevoise sont donc fondamentaux. Elles portent notamment sur la perte d’une identité chrétienne de la théologie au profit de l’histoire, de la philosophie et des sciences des religions. «A Genève, je me sens à l’étroit. La Faculté est repliée sur elle-même et sur la situation genevoise au détriment de la situation romande», analyse le théologien.
Un reproche qui résonne en écho au peu d’ouverture réelle des Facultés de théologie aux défis pressants des Eglises et de nos sociétés que Shafique Keshavjee dénonce. «Les recherches hyperspécialisées sont nécessaires mais ne doivent pas évacuer les premiers.»
Selon l’auteur du best-seller traduit en quinze langues Le roi, le sage et le bouffon, l’apport de la théologie en ces temps de crise a une incidence vitale aussi bien sur le plan personnel que sur celui des collectivités. «Il en va de la pertinence de l’héritage judéo-chrétien qui dépérit en Occident, mais fleurit dans de multiples autres endroits de la planète.»
L’obsession de la publication
Aussi Shafique Keshavjee démissionne de sa chaire de théologie des religions et de dialogue œcuménique, et estime ainsi préserver sa liberté de recherche, de parole et de silence, «que le monde universitaire ne valorise guère». Le constat est cruel pour celui qui dit avoir découvert un monde universitaire obsédé par la quantité des publications.
«Il y a aussi plusieurs manières d’être professeur. Certains sont uniquement doués pour une recherche très pointue. D’autres ont la capacité d’avoir une parole plus ouverte, plus féconde, plus vaste d’une certaine manière. J’avais espéré que l’on laisse la place à cette pluralité de paroles», avance le théologien, qui estime aussi jouer un rôle dans la société par la communication.
«Ne pas personnaliser les divergences»
A la Faculté de théologie de Genève, le doyen Andreas Dettwiler affiche sa volonté de ne pas personnaliser les divergences sur la place de la théologie au sein de l’Université. Même si «une démission n’est pas un acte innocent», concède-t-il. Désormais, à l’Université de Genève, les nominations des professeurs sont soumises à des renouvellements périodiques.
Dans cette optique, le critère de la recherche et de la production scientifique est important. «La théologie doit jouer le jeu, car la recherche constitue la grande spécificité de l’Université. Dans un contexte de concurrence internationale, nous devons jouer la carte de l’excellence comme les autres Facultés», poursuit le doyen, qui, contrairement à Shafique Keshavjee, considère que la théologie a pris clairement le virage d’une «romandisation» des études.
Et le rapport aux Eglises trop distant? critique que formule le démissionnaire. Andreas Dettwiler apprécie que les Facultés soient dans une relation de «solidarité critique, mais la plupart d’entre nous sommes engagés dans différents organes au service des pasteurs et des Eglises».