Economie

Doris Leuthard: «La crise va vraiment frapper après l’été»

Par XAVIER ALONSO le 18.06.2009 à 00:05

Le troisième plan de relance dévoilé hier par le Conseil fédéral veut éviter à la fois les tensions sociales et la surcharge des services d’Etat.

La troisième phase du plan de relance conjoncturel de la Confédération s’élève à 600 millions de francs. Le pouvoir d’achat et l’emploi des jeunes sont visés. D’autant que le taux de chômage de ces derniers est pronostiqué à plus de 9% en moyenne, contre 5,5% pour l’ensemble du marché du travail en 2010.

Le seco prévoit 5,5% de chômage pour 2010. Les effets des mesures de la troisième phase sont-elles déjà inclues?

Non. Ces prévisions conjoncturelles ont poussé le Conseil fédéral à agir. Nous ne pouvons accepter cette perspective. Le gouvernement agit en offrant aux plus fragilisés, les jeunes et les chômeurs de longue durée, un soutien supplémentaire à l’assurance chômage. Ce soutien est limité au temps de la crise.

Ces mesures permettront-elles une stabilisation de la consommation intérieure?

L’important est que le parlement prenne encore cette année des décisions pour freiner les coûts de la santé. Les mesures proposées par le Conseil fédéral, ainsi que les 200 millions mis à disposition pour les primes, permettraient de diminuer les coûts de la santé de 4 à 6%. C’est une priorité pour maintenir du pouvoir d’achat.

La situation politique est tendue. Les deux grands partis (PS et UDC) vous accusent d’en faire trop et pas assez?

C’était déjà le cas avec le 1er et le 2e paquet. A la fin nous avons eu une large majorité au parlement. Les gens doivent prendre conscience que la crise va vraiment arriver en Suisse après les vacances d’été. La droite constatera alors que la crise existe. Nous devons impérativement donner des impulsions au marché du travail. Sinon, nous risquons de faire éclater la cohésion sociale. Nous devons notamment encourager les jeunes à bien se former. Il est important qu’ils aient des perspectives.

Mais la méthode ne varie pas: des mesures ciblées plutôt qu’un plan de grande envergure?

Les impulsions de la Confédération et des cantons avec ces trois programmes, sur les années 2009 et 2010, représentent 12 milliards. Est-ce peu ou beaucoup? A mon avis, c’est beaucoup: 2,4 à 2,5% de notre PIB. Cela n’est jamais arrivé dans l’histoire de la Suisse. Je ne soutiens pas des mesures parce qu’elles ont un prix élevé. Je les soutiens parce qu’elles ont des effets positifs. La gauche a beaucoup critiqué le Conseil fédéral, mais finalement, elle propose la même chose. En plus cher. Notre souci actuel est le marché du travail. Alors nous le ciblons. La Suisse n’a pas de problème structurel. La crise est mondiale, la récession est importée. Le Conseil fédéral ne peut pas résoudre la crise mondiale.

La Suisse dépend donc de la reprise à l’étranger?

Effectivement, nous sommes dépendants de la conjoncture mondiale. Nos exportations profiteront des impulsions des autres pays. Mais ce secteur a aussi été le premier touché par la crise, et il sera le premier à redémarrer. Je m’attends à une légère croissance dès le premier semestre 2010 qui sera malheureusement annulée par la montée du chômage et la baisse de la consommation intérieure. Pour l’industrie d’exportations, les grands programmes bétonneurs ne servent à rien. Nous avons par contre amélioré le financement, l’accès au crédit, avec les mesures de la deuxième phase. Avec la troisième phase, nous voulons voir plus loin et nous positionner pour le retour de la croissance en promouvant des plates-formes de compétences.

Des plates-formes de compétences?

Nous avons en Suisse des PME avec des produits technologiques de qualité. Mais ces entreprises, petites, isolées, ne sont pas capables d’entrer dans d’autres marchés à l’étranger. La part du secteur bancaire au PIB, aujourd’hui de 12%, risque bien de baisser à l’avenir. Il nous faut donc diversifier, et le domaine de la technologie a là un potentiel. Nous devons organiser la marque Suisse, constituer des réseaux et soutenir leurs démarches avec un soin particulier. C’est un investissement.


Ce troisième plan fédéral vise le chômage

Atténuer les conséquences de la hausse rapide du chômage, maintenir le pouvoir d’achat et préparer l’économie suisse à la reprise, le tout en évitant toujours une explosion de la dette. Telles sont les lignes directrices du bouquet bariolé de mesures de stabilisation de l’économie, troisième du nom, présenté hier par le Conseil fédéral. Un plan publié conjointement à la révision à la baisse des prévisions conjoncturelles du Secrétariat d’Etat à l’économie. Le seco table désormais sur un recul de 2,7% du produit intérieur brut (PIB) cette année et encore de 0,4% en 2010.

Après la phase I en pleine crise financière, la phase II en pleine crise productrice, la phase III du plan fédéral arrive alors que le message des économistes est clair: le chômage dépassera les 5% l’an prochain (5,1% selon Credit Suisse, 5,8% selon l’institut conjoncturel KOF et 5,5% selon le seco). Et si «2010 sera difficile, 2011 le sera plus encore», a ­confirmé le conseiller fédéral Hans-Rudolf Merz, hier.

Que penser des signaux positifs que l’on observe çà et là? «Ils dénotent un ralentissement de la récession. Ils n’annoncent pas encore un retour de la croissance», précise le seco. Et si la tendance actuelle – notamment enregistrée en Asie ou aux Etats-Unis – pourrait atténuer la faim de commandes des entreprises exportatrices, elle pourrait être annihilée par les effets de la hausse du chômage sur la consommation. C’est donc à ce niveau que le Conseil fédéral a décidé d’intervenir.

Quid des mesures déjà prises? Le seco répond d’emblée: elles déploieront principalement leurs effets dès cet été. Mais, elles agiront. Même Daniel Lampart, chef économiste de l’Union syndicale suisse, en convient, lui qui, comme les socialistes, estime que Berne n’en fait pas assez. Pour le KOF, s’il est trop tôt pour dresser un bilan définitif, ces deux phases vont créer les 2 à 3 milliards de valeur ajoutée attendus. Et il s’agit bien maintenant d’agir sur le marché intérieur et notamment la consommation. Reste que les mesures prises hier ne devraient pas influencer les prévisions pessimistes de l’institut (-3,3% en 2009 et -0,6% en 2010).

Peu de convaincus

Au final, le plan n’a guère convaincu hier et les partis ont l’été pour affûter leurs contre-propositions puisque la discussion enflammera les Chambres en automne. «C’est un affront, s’indigne Daniel Lampart. Le Conseil fédéral ne favorise que les hauts revenus et pas les travailleurs qui seront touchés par les licenciements dus à la crise.» Et ces mesures ont beau mettre en avant un soutien aux jeunes ou aux fins de droit, «le Conseil fédéral ne propose presque rien». Pire: les pouvoirs publics attisent la crise par leurs politiques restrictives, assène-t-il.

Inversement, economiesuisse salue cette «solution pragmatique». Les milieux économiques s’étaient inquiétés d’un plan qui «n’aurait d’autres effets que d’augmenter la dette du pays». Et de saluer la tactique des petits pas du Conseil fédéral. En revanche, l’Union Suisse des arts et métiers (USAM) affiche son scepticisme: les PME profiteraient davantage d’une réduction des charges administrative et fiscale.

Anne Gaudard


Une phase III à 600 millions

PHASE I

? Présentée fin 2008, la première salve de mesures comprenait la libération des réserves de crise des entreprises de 550 millions et la réalisation anticipée de dépenses prévues par la Confédération. Une phase qui concerne pour l’heure 982 millions de francs.

PHASE II

? Les chambres ont accordé une enveloppe supplémentaire au budget fédéral 2009 destinée principalement aux infrastructures (rail, route). Pour l’heure, on parle de 710 millions de francs investis entre 2009 et 2011. A aussi été proposée une prolongation du délai d’application du chômage partiel de 12 à 18?mois.

PHASE III

? Le Conseil fédéral veut soutenir le pouvoir d’achat via une réduction de 200 millions sur les primes maladie ou encore l’entrée en vigueur anticipée de la réforme de la TVA (150 millions de moins encaissés). Il utilisera ensuite dans son intégralité la marge de manœuvre de 400 millions qui lui reste dans son budget 2009. Une somme destinée à soutenir l’emploi, notamment «des groupes les plus vulnérables» comme les jeunes et les fins de droit via des mesures limitées dans le temps, ou encore à améliorer la formation (dans le domaine de l’énergie) et la formation continue (lors de chômage partiel par exemple). Le Conseil fédéral veut aussi favoriser la reprise en créant des nouvelles plates-formes thématiques de prospection à l’étranger pour les PME novatrices ou par la mise en place de la cyberadministration.

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