Décodage

Quand Le Corbusier s’inquiétait du sort des Juifs

Par Nicolas Verdan le 01.10.2010 à 16:25

L’homme qui a été taxé d’antisémitisme et qui a disparu de la campagne publicitaire d’UBS est le même qui dénonçait «cet atroce Hitler».

Corseaux, La Petite Maison, automne 1940. Une lettre timbrée à Ozon, dans les Pyrénées, datée du 1er octobre, tombe dans la boîte aux lettres de Marie Charlotte Amélie Jeanneret. Charles-Edouard Jeanneret, dit Le Corbusier, 53?ans, écrit à sa «chère petite maman»: «Les Juifs passent un sale moment. J’en suis parfois contrit. Mais il apparaît que leur soif aveugle de l’argent avait pourri le pays.»

Antisémite, Le Corbusier, comme le prétend l’Association Suisse-Israël? Sa plume, ce jour-là, est sans équivoque. Mais quelques mois auparavant, en 39, à Paris, l’architecte apparaît sous un autre jour. Il s’apprête à donner une conférence intitulée «La jeunesse en face de la civilisation machiniste: contribution à l’étude du problème de l’émigration juive.»

L’événement est annoncé avec enthousiasme dans les colonnes de L’Univers israélite. Georges Schneeberger, rédacteur de cette revue sioniste publiée à Paris, dresse un portrait flatteur de l’architecte: «La conférence de Monsieur Le Corbusier, qui aura lieu mardi prochain, est attendue avec le plus vif intérêt par tous ceux qui ont suivi passionnément l’évolution spirituelle et la démarche créatrice du célèbre architecte, dont on sait l’immense influence qu’il a exercée sur la rénovation architecturale et sur la science de l’urbanisme contemporaine.»

Le journaliste de L’Univers israélite s’intéresse en particulier au «Village collectif» et à la «Ferme Radieuse», les deux facettes d’un projet de transformation des conditions de vie des agriculteurs, développé par Le?Corbusier dans les années 30: «Voilà qui ne saurait laisser indifférent ni sans quelque légitime impatience de l’entendre, tous ceux qui pensent qu’il n’y a pas d’autres remèdes aux maux qu’endurent les opprimés du monde contemporain, et singulièrement les Juifs persécutés, que la création, tôt ou tard, ici ou là, d’un Etat tout neuf, ou de quelque province ou dominion d’un Etat libéral, et qui sera payé de retour.»

«Les Juifs sont les premières victimes»

Une année auparavant, Wolf-gang von Weisl, l’un des ardents promoteurs d’un Etat sioniste en Palestine, prie Le Corbusier de s’exprimer sur la «Question juive». Le 15 décembre 38, l’architecte rend son tapuscrit: «Il suffit de constater les liens qui rattachent le mouvement antisémite à la propagande pangermaine, les rapports entre les persécutions des Juifs et les préparatifs de guerre, pour comprendre à quel point la réalisation de ces paroles devient un danger imminent. En effet, c’est sur l’Europe entière, et non pas seulement sur les six millions de Juifs des pays au-delà du Rhin, qu’est suspendue la menace d’anéantissement. Les Juifs sont les premières victimes, mais ils ne sauraient demeurer la dernière ni la seule proie du déchaînement des passions raciales…»

Le Corbusier, père spirituel du renouveau du kibboutz et défenseur des Juifs opprimés? De toute évidence, non. Le Corbusier n’a aucune sympathie particulière pour le sionisme, en dépit de ces deux épisodes isolés de 38 et 39.

A contrario, Le Corbusier n’est pas non plus le pronazi qui semble apparaître dans cette désormais fameuse lettre du 31 octobre 1940, écrite à sa mère: «Voici le grand coup de barre donné par le Gouvernement français. Nous sommes entre les mains d’un vainqueur et son attitude peut être écrasante. Si le marché est sincère, Hitler peut couronner sa vie par une œuvre grandiose: l’aménagement de l’Europe.»

«Cet atroce Hitler»

Or, en 1939, sa mère et son frère reçoivent une lettre de Corbu, curieusement jamais citée par ses détracteurs: «La lecture des journaux me fait beaucoup penser à vous ces jours-ci. Cet atroce Hitler passerait-il par la Suisse. Rien ne le gêne, ni la pudeur, ni l’hiver, ni les fleuves ou les monts. Quelle marche au suicide. Vraiment le peuple allemand est stupéfiant de s’être donné un tel maître.»

En 1940, Le Corbusier et son épouse, Yvonne, vivotent à Ozon, un village des Pyrénées où ils ont fui la guerre. Son atelier, rue de Sèvres, a dû fermer ses portes suite à l’invasion allemande le 14 juin. L’architecte fait face à de sérieuses difficultés financières. Il vend quelques-uns de ses tableaux pour subvenir à ses besoins immédiats.

Avec un mélange d’opportunisme et de naïveté, Le Corbusier s’imagine alors que les fascistes au pouvoir lui donneront enfin l’occasion de réaliser ses grands projets d’urbanisme. Cette «œuvre grandiose» d’aménagement de l’Europe, c’est avant tout la sienne. Depuis les années 20, l’architecte, mégalomane, cherche un gouvernement qui saura enfin lui donner carte blanche pour redessiner les villes.

Et Hitler, dans tout ça? Un commanditaire potentiel, parmi d’autres. Comme Staline, Mussolini, de Gaulle. Comme Nehru. Le seul chef d’Etat qui lui ait jamais confié une œuvre d’envergure à réaliser: la construction d’une capitale pour le Punjab, à Chandigarh.

Son empressement à se rendre auprès de Pétain n’a rien d’une adhésion aux thèses antisémites. Le Corbusier ne croit pas en la supériorité d’une race ou d’une nation sur une autre. Mais il espère gagner Vichy à sa cause. Les bureaucrates à la solde du vieux maréchal le feront déchanter. Sur les bords de l’Allier, dans la cité thermale, il passe plus de temps à faire «pisser Pinceau», son chien, qu’à travailler. Suspect de gauchisme, trop autodidacte, pas assez Français, il ne convainc pas. Le 18 septembre 1940, Le?Corbusier enrage. Il écrit ce mot fameux à son épouse: «Vichy me fait vichier.»

En 1941, il erre encore dans les couloirs des vieux palaces de Vichy. Mais, déjà, il cherche à joindre «le G de Gueule», comme il appelle le général de Gaulle dans sa correspondance avec son frère Albert. Ses efforts seront récompensés.

Inclassable, Le Corbusier n’appartient au fond qu’à un seul parti, le sien. Le Parti Zim Boum, comme il l’écrivait dans ses carnets en 1951. Avec ce mélange d’orgueil et d’autodérision qui caractérise ce grand architecte.

Nicolas Verdan, journaliste, ancien rédacteur en chef adjoint de 24?heures et écrivain, a publié SAGA. Le Corbusier, Ed. Bernard Campiche, 2009.

Sondage

Faut-il vraiment payer 1,7 milliard pour creuser sous la gare Cornavin au lieu de l'agrandir en surface?




Service clients

  • Abonnements et renseignements
    Nous contacter
    lu-ve 7h30-12h/13h30-17h
    Tél. 0842 850 150, Fax 022 322 33 74
    Depuis l'étranger: +41 22 322 33 10
    Adresse postale: Service clients
    CP 5306 - 1211 Genève 11

Le monde en images

SEARCH.ch

Commerce

Biens immobiliers

Marché
Recherche immobilière

Liens Immobiliers
Déménager
Comparer hypothèques
Habiter
Publier une annonce
Saisir votre annonce
A vos grils, prêts?
Nous nous sommes procuré les conseils les plus avisés Plus

En coopération avec:

Homegate

Sondage

Faut-il interdire le démarchage par téléphone?




Sondage

Pensez-vous que François Hollande pourra relancer la croissance en Europe?





Dernières offres

Marché

Assistante de Direction à 100% Manpower Lausanne, Lausanne,Vaud

Collaborateur/trice au service clientèle FR-ALL Job ideal ressources h..., Vaud

Réceptionniste Adent Cliniques Dentai..., Vaud

Sondage

Dix ans après, comment jugez-vous Expo.02?




Tous les dessins d'Herrmann