«Nous sommes les héritiers de Catherine Wahli, lance Mathieu Fleury. C’est elle qui a popularisé ce regard critique des consommateurs face à l’industrie et au commerce.» Tel est l’hommage rendu par le secrétaire général de la Fédération romande des consommateurs (FRC) à la journaliste de la TSR, décédée la veille de Noël des suites d’un cancer, à l’âge de 75?ans.
Catherine Wahli s’est rendue célèbre avec l’émission «A Bon Entendeur» (ABE), qu’elle a créée en 1976, dirigée et présentée durant plus de dix-sept ans. La journaliste vaudoise s’y est illustrée par des tests, des enquêtes d’investigation et des questions sans concession aux représentants de l’industrie. «C’était peut-être le premier travail qui a été fait à la TSR en matière de journalisme d’investigation, estime le journaliste Alex Decotte, qui a travaillé plusieurs années pour ABE. On travaillait comme des flics, on faisait de l’enquête, souvent souterraine.» Allusion, notamment, à l’enquête menée sur les déchets toxiques de Seveso (I), en 1983, qui avaient été «perdus» pendant leur transport vers Bâle. Alex Decotte et l’équipe d’ABE avaient pu les localiser en France, puis un directeur de la firme Hoffmann-Laroche avait été confronté sur le plateau d’ABE. Cet événement avait valu à Catherine Wahli un procès de l’Administration fédérale, qu’elle avait gagné.
«Révolutionnaire»
Aujourd’hui, le ton de l’émission se veut moins agressif, mais le fond est identique. «Cette émission reste unique, mais, à l’époque, il faut bien se dire que c’était un sacré challenge qu’une femme ose citer nommément des entreprises en les citant de manière critique. C’était totalement révolutionnaire», rappelle au micro de la RSR Manuelle Pernoud, l’actuelle productrice d’ABE.
Le véritable apport de Catherine Wahli aux consommateurs, se souvient le conseiller national Jacques Neyrinck (PDC/VD), «c’est les tests comparatifs. A l’époque, la FRC faisait des tests mais n’indiquait pas de choix. J’ai conseillé à Catherine Wahli de faire le choix des produits. Cela a été une révolution consumériste, mais en contrepartie nous avions eu un procès par mois la première année.» Avant son arrivée en Suisse et sa nomination à l’Ecole polytechnique fédérale, en 1972, Jacques Neyrinck était président de l’association belge Test-Achats. Il a participé à ABE comme consultant scientifique pendant dix?ans. «En 1986, l’EPFL m’a sommé d’y renoncer. Curieux sens du service public. D’une certaine façon, cela a suscité ma carrière politique.»
Une pionnière
Monika Dusong, présidente de la FRC, salue en Catherine Wahli «une grande dame pionnière; elle a prouvé qu’ensemble les consommateurs se font respecter.» La vocation d’ABE, qui faisait des «coups médiatiques», n’était pas identique à celle de la FRC (fondée en 1968), «mais nous étions complémentaires», juge Monika Dusong. Le ton parfois agressif des émissions en agaçaient certains. «C’était l’époque qui voulait ça, estime la présidente de la FRC. Aujourd’hui, on conçoit très bien qu’une femme de poigne puisse avoir en même temps de la féminité.»
Catherine Wahli, qui a quitté la TSR en 1996 après trois ans à la tête du Téléjournal, laisse à ses anciens collaborateurs le souvenir d’une femme de convictions, qui avait «également beaucoup d’humour», selon l’ancien réalisateur d’ABE, Jean-Jacques Lagrange.